Festival de Cannes

Le film commence mais l'écran reste noir. Que signifie ces cris, ces bruits de vaisselle cassée ? Une télé qui va trop fort ? Une scène de ménage qui prend des proportions ? Un viol ? Un chat observe la scène placidement et puis s'en va.

C'était un viol, l'homme encagoulé remonte son pantalon et s'enfuit. Allongée sur le parquet, la femme reprend des esprits, se relève, fait le ménage et part au boulot, sans détour par la police mais bien par un médecin, par crainte du sida.

Et même si elle ne peut empêcher les flashes de cette agression de lui traverser l'esprit, elle reprend son activité de patronne d'une boîte de jeux vidéos, demande aux concepteurs de rajouter une couche de sexe et de violence au nouveau prototype.

L'agresseur n'a pas frappé par hasard. Il connaît sa victime. Pourquoi ne prévient-elle pas la police ? Elle a vu trop de policiers dans sa vie. A dix ans, son père, un psychopathe, toujours enfermé, en avait fait la complice de ses crimes. Depuis, elle vit barricadée de l'intérieur, un blindage totalement insensible, les émotions ont disparu de son existence.

Paul Verhoeven (Basic Instinct) met en scène la fille d'un monstre, un être sec, indifférent aux autres dont les réactions ou plutôt les absences de réaction sont si énormes qu'elles en deviennent drôles. Ce manque total de sentiments, de compassion, d'empathie a quelque chose de jouissif tant il refuse le jeu de la comédie sociale.

Au départ de « Oh », un roman de Philippe Djian, Verhoeven embarque le spectateur dans une visite guidée des univers retors. On commence par De Palma, ambiance thrilleuse et obsessions sexuelles refoulées. On poursuit avec Cronenberg, exploration de la perversité et des déviances, avec tôles froissées et blessures béantes. On pense à Buñuel, à « Belle de jour », au charme pas forcément discret de la bourgeoisie catholique. Haneke s'impose malgré lui, Huppert oblige, givrée comme dans « La pianiste » mais chargée d'ironie tant son rapport avec sa mère est aux antipodes de celui d ' « Amour ». Ce qu'elle dit à sa maman dans le coma est horrible.

Horriblement drôle car ce maelstrom de turpitudes humaines emporte malgré lui vers le rire. Un rire chargé de malaise et de transgression, un rire de protection, sans doute, car sans lui le film serait insoutenable. Un rire dont l'efficacité doit beaucoup à l'interprétation millimétrée d'Isabelle Huppert, sulfureuse à souhait.

Verhoeven met un point final à la compétition avec une comédie malsaine dévoilant les réactions en chaîne des turpitudes humaines. Pas loin d’être son meilleur film .