Festival de Cannes

Que remarque-t-on en travellinguant le long des films en compétition du festival de Cannes ? 

Un thème surgit-il comme s’il y avait aux quatre coins de la planète, quelque chose dans l’air du monde qui amène des cinéastes français, américains, roumains, brésiliens ou belges à se pencher sur un sujet qui se trouverait ainsi éclairé depuis des points de vue multiples ? Cette année, aucune lame de fond ne s’est imposée; il y avait à boire et à manger. A manger surtout.

Woody met le couvert

Woody Allen a mis le couvert en ouverture dans son "Café Society". Pour signifier à Jesse Eisenberg qu’elle est sincèrement sensible à ses élans, Kristen Stewart accepte son invitation à dîner dans son petit appartement. A une seule condition : c’est elle qui cuisine. Elle ne viendra pas, le couple ne se formera pas. Mais quand ils se retrouveront par hasard, des années plus tard, elle lui témoignera son affection intacte en louant tout un restaurant afin de lui préparer, elle-même, son fameux spaghetti bolo.

Dans "Sieranevada" de Cristi Puiu, la caméra ne sort pas d’un trois-pièces, passant de la cuisine au salon où une bonne dizaine de convives attendent de pouvoir passer à table. Il surviendra toujours quelque chose pour les en empêcher. Cela crée une tension dramatique sur laquelle le récit va se construire. Inutile de dire, qu’après trois heures, le spectateur aussi a la dalle.

Si on peut souffrir devant une table pleine, c’est autrement plus douloureux quand elle est vide. Momentanément exclue des services sociaux, Kathie n’a d’autre choix que la banque alimentaire pour nourrir ses enfants. Dickens est-il de retour en Angleterre ? Oui, si on en croit Ken Loach et "Daniel Blake".

La nourriture est le marqueur de la misère, financière mais aussi morale. Dans "American Honey" d’Andrea Arnold, une adolescente fouille une benne à ordure et y trouve un poulet sous vide. Pourtant, à la maison, le frigo est plein, mais de bières surtout.

Faire bouillir la marmite

Un repas, c’est encore le meilleur moyen pour réunir toute la famille et organiser un psychodrame. Chez Xavier Dolan, on saisit l’occasion du retour du fils prodigue devenu célèbre, ce qui… alimente pas mal de jalousies dans "Juste la fin du monde".

Le souper, c’est aussi le moment choisi par la police de Manille pour pincer "Ma’ Rosa", modeste épicière d’un quartier pauvre, qui vend de la drogue sous le comptoir pour faire bouillir la marmite. Son réflexe en sortant du commissariat : se précipiter à la première friterie pour manger une brochette de balletjes au goût de la liberté.

La nourriture crée aussi du lien social. Ainsi, à Seraing, les patients aiment donner des gaufres ou du panettone à leur jeune médecin, imaginé par les frères Dardenne, pour la remercier de son dévouement, sa disponibilité à pas d’heure.

Rire avec un chou de Bruxelles

Manger n’est pas forcément une activité fixe. Ainsi le héros de "Loving" et celui de "Paterson" quittent leur domicile chaque matin avec la même boîte à tartine en fer-blanc, véritable objet iconique de la culture américaine dans lequel attend le savoureux sandwich préparé avec amour. On mange aussi avec les yeux, notamment la sublime collection de cupcakes de Golshifteh Farahani dans "Paterson". Décidément, très inspiré par les arts de la table, Jim Jarmusch fait du repas du soir, le climax de la journée. Adam Driver ignore ce qu’il va trouver dans son assiette. Un seul chou de Bruxelles suffit à déclencher un fou rire.

D’autres réalisateurs voient dans la bouffe, l’expression du dégoût. De soi-même pour l’héroïne de "Toni Erdmann", qui fait ajouter sur un petit-four, une sauce qui échappe au contrôle de l’AFSCA. Dégoût des autres quand le mari du film d’Asgard Farhadi interrompt le repas et demande à tout le monde de vider son assiette dans la poubelle car il vient de s’apercevoir que les ingrédients ont été payés avec l’argent laissé par le "Client" qui a agressé sa femme. Dégoût d’une classe sociale dans "Ma Loute" où les prolos mangent les bourgeois tout crus. Ça ne se fait pas que dans le Nord. A Los Angeles, d’après Nicolas Winding Refn, on mange aussi du top-modèle. Faut dire qu’Elle Fanning est à croquer !