Festival de Cannes

One, two, three, four et Back in USSR, sur la scène rock de Leningrad dans les années Bowie.

Renouvellement oblige, on attendait des surprises en compétition au festival de Cannes. En voila déjà une qui vibre comme une ligne de basse, qui percute comme une batterie, qui claque comme un riff de guitare.

On entre dans ce film noir et blanc en suivant trois filles qui grimpent l'échelle de secours pour entrer dans un bâtiment par la fenêtre des toilettes. Tout juste avant que le responsable très énervé, ne la verrouille. On suit le son pour déboucher dans un théâtre où des jeunes font des efforts désespérés pour rester sagement assis sur leurs sièges de velours. Sur scène, le groupe déchire quelque part entre les Stones et le Velvet underground car le chanteur a quelque chose de Lou Reed , dans la voix, dans la moue, dans les mots, cinglants et provocateurs.

On est en Union Soviétique à Leningrad paraît-il et on n'imaginait même pas que cela puisse exister au pays des Chœurs de l'Armée rouge, un concert de rock sous surveillance des autorités communistes, il faut montrer les textes avant de passer sur scène. Mike, le chanteur, sait comment parler à la responsable, il maîtrise la dialectique aussi bien que sa six cordes. On verra cela plus tard car on ne va pas le quitter.

On le retrouve à la plage avec quelques amis. C'est l'été (Leto), deux jeunes sont venus lui présenter leurs chansons. Il les encourage en ajoutant sa patte. Il n'était pas obligé d'autant qu'il a vu instantanément que le talent de Viktor pourrait menacer sa position de leader de la scène rock locale. Et il a vu instantanément que le charme de Viktor pourrait menacer sa position de leader dans le cœur de la belle Natacha. On chante, on rigole, on boit, on allume le feu et quand la nuit tombe, on se jette à l'eau à poil.

Le lendemain, comme Gagarine , on revient sur terre. Dans le train, un poivrot les accuse de chanter les chansons de l'ennemi. Et dans l’appartement communautaire où Mike et sa belle Natacha récupèrent leur bébé, on leur demande si leurs potes vont rappliquer et faire de la musique jusqu'à pas d'heure.

« Leto » raconte l'émergence du rock en URSS dans les années on ne sait pas très bien. Les pochettes des albums de Bowie, T Rex, Blondie constituent les repères temporels. Le surnom de « Punk « aussi. « Leto » raconte les débuts de Viktor Tsoi , chanteur rock soviétique disparu à 28 ans (comme Jim Morrison ou Janis Joplin à un an près). « Leto » raconte un triangle amoureux.

Mais en fait, « Leto » ne raconte rien de tout de cela, il met en scène avec une énergie, une rage, une poésie, une intensité telle qu'on se retrouve dans la position inconfortable de ces jeunes Soviétiques : on a du mal à rester sagement assis sur son fauteuil.

C'est que « Leto » d'une invention permanente, comme dans cette scène du train qui déraille dans l'imaginaire avec tout le wagon qui se met à reprendre « Psycho Killer » de Talking Heads . Comme lorsque le bus de Natacha se transforme en fusée sous l'effet de « da da da »'. Dans ce film, « transports en commun » prend vraiment une tout autre signification. Quant à l’histoire d'amour, elle est traitée avec une grâce totalement inattendue qui n'a d'égale que la pureté des sentiments des personnages. Comme si Mick Jagger croisait la princesse de Clèves, c'est chavirant.

Il est temps de parler de l'homme qui filme les arbres, une plage, ses musiciens, la nostalgie et les sentiments comme personne.

La Russie devrait déborder de déborder de fierté de compter parmi ses compatriote ce Kirill Serebrennikov. Elle devrait s’enorgueillir de redevenir une grande puissance artistique du cinéma. Avec Serebrennikov, Zvyagintsev (membre du jury) ou Andrei Zaïtsev ; c'est une nouvelle génération qui succède enfin aux Tarkovski, Mikhalkov (au XXe siècle), Kontchalovski. Au lieu de cela, elle assigne à résidence Kirill Serebrennikov, metteur en scène de théâtre mais aussi de cinéma, à l'évidence surdoué pour ainsi transcender un récit. Il est encore temps de changer d'avis d'ici la remise de la Palme.