Festival de Cannes

Noir et blanc, format carré et Pologne des années 50, guerre froide et passion, un musicien et une chanteuse. Beau comme du Murnau.

Il existe plusieurs types de surprises. Il y a celles auxquelles on ne s'attend pas, comme « Leto », le film russe de Serebrennikov qui vient d'électriser le festival. Et puis, il y a celles qui dépassent les attentes comme « Cold War ».

Ceux qui ont vu « Ida » se souviennent de ce film touché par la grâce, l'histoire d'une jeune novice qui traversait la Pologne du début des années 60 à la recherche de la tombe de ses parents en compagnie de sa tante, une juge surnommée Wanda la rouge. Le plus beau film 2013.

Logiquement, on ne pouvait être que déçu par « Cold war ». Un peu ? Beaucoup ? Pas du tout !

Noir et blanc, format carré, photographie sublime. La toute première impression est qu'on n'a pas même changé de film. D'ailleurs, on reconnaît l’interprète de Wanda, toujours aussi volontaire et aussi sèche.

Avec un ami musicien, elle sillonne la campagne polonaise pour enregistrer des chansons populaires, comme aux Etats-Unis, on enregistrait les vieux bluesmen à la même époque. L'idée a séduit le pouvoir communiste qui encourage leur idée d'un spectacle composé à partir du matériel récolté. Tres pro, le duo procède à des auditions, forme la vingtaine de filles et de garçons, soigne les costumes, fait répéter l'orchestre pour offrir une représentation d'un niveau professionnel qui enchante le public. Et le pouvoir d'en faire sa carte de visite culturelle en y introduisant des chansons de propagande à la gloire du régime et de Staline.

Dans ce décor bien planté, on a observé furtivement le coup de foudre du pianiste pour une des chanteuses. Pas la plus douée mais celle avec le plus de caractère. « Est-ce que vous vous intéressez à mon talent ou à moi en général ? » lui demande-t-elle.

En général. Et même à la vie à la mort. Mais notre musicien en a rapidement soupé de diriger des danses folkloriques et d’être fliqué par le directeur administratif. Il rêve de jouer d'autres musiques et de voir d'autres horizons. Il profite du passage de la troupe à Berlin au début des années 50 pour passer à l'Ouest. Mais elle ne le suit pas. Les voila séparés en pleine guerre froide.

Le style Pawlikowski

Le poète Pierre Cocteau a déja résumé cette histoire en une seule phrase : « Il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour ». On la connaît tres bien et pourtant on ne l'a jamais vue comme cela, question de style.

Jamais vue comme cela car elle nous est contée en parallèle avec d'autres dimensions.

Une dimension politique évidemment. Et Pawlikowski surprend dans sa façon de mettre socialistes et impérialistes, dos à dos. Il n'y a que les méthodes de compromission qui changent.

Une dimension musicale. Il fait prendre conscience du coup d'accélérateur musical vécu dans les années 50 : répertoire populaire du passé, jazz du présent, rock du futur. Tout en extrayant la beauté au cœur de n'importe quelle forme de musique.

Une dimension formelle. Pawlikowski compose un cadre qui le rend identifiable en quelques secondes. Mais si « Ida » était tout en plans fixes, « Cold War » est tout en mouvements...entre l'est et l'ouest. Son image a une telle densité, une telle texture qu'on a le sentiment de la caresser avec les yeux comme « L'Aurore » de Murnau.

Une dimension active. « Cold War » dure 1h24 car Pawlikowski a confiance dans le spectateur. Il ne lui explique rien car il sait qu'il lui suffit des quelques instants d'un fondu au noir imaginer ce qui s'est passé entre deux séquences. Il veille aussi à éliminer toute trace de sensiblerie, un poison mortel pour l'émotion.

A Cannes, le vent est à l'Est, cela rime avec palmarès. Et Joanna Kulig peut rêver du prix d'interprétation.

Plaire, aimer, courir vite, de Christophe Honoré

T’en as pas marre de te la péter ! Qui dit cela à qui ? On ne sait plus, mais cela résume bien le sentiment général de ce film de Christophe Honoré. Voilà un moment qu’on suit Jacques, et on a beau faire des efforts, l’empathie n’y est pas. Pourtant, on est en 1993, il a le sida, il vit avec son garçon de 10 ans, son “ex” en phase terminale déboule dans son appartement et il tombe amoureux d’un jeune Breton.

“Plaire, aimer, courir” est le contre-champ de “120 Battements”. Le film de Robin Campillo renouvelait l’approche d’un moment historique au moyen d’une mise en scène sensorielle. Le film allait du collectif vers l’intime et le réalisateur utilisait son vécu pour charger l’image d’une authenticité sans jamais se mettre en scène. Le film de Christophe Honoré prend le point de vue opposé, il met en scène ses souvenirs avec complaisance et propose une plongée dans la communauté gay comme on en a vu des dizaines depuis “Prick up Your Ears”. Autant “120 Battements” est un grand film contemporain, autant “Plaire, aimer, courir vite” est un exemple de cinéma d’auteur parisien académique.