Festival de Cannes

Est-ce une rose ? Les jambes d'une femme? Le drapé d'une tenture ? Un pistil ? Un test de Rorschach, pour sûr ! En fait, une élégante robe peignoir - rouge – portée par Julieta sur le point de quitter Madrid avec son ami Lorenzo. Direction Portugal où ils comptent vieillir ensemble. Il leur reste pas mal d'années de bon temps.

C'est le moment choisi par le destin pour un coup de Jarnac. Au coin de la rue , Julieta croise une jeune femme qu'elle n'a plus vue depuis des années:la meilleure amie de sa fille. Elle dit d'ailleurs l'avoir croisée voici quelques mois en Italie. Le temps d'apprendre qu'elle est trois fois grand-mère et le visage lumineux de Julieta s' éteint, liquéfié, décomposé. Il vient de prendre 15 ans en deux minutes. Elle est K.O debout. Mais c'est Lorenzo qu'elle jette hors de son ring. Fini le Portugal. Fini son appart' contemporain. Elle retourne dans le vieil immeuble où elle vivait avec sa fille car celle-ci croit que sa maman vit toujours là. Elle s’installe à la table, ouvre un cahier et se met à écrire son histoire dans l'espoir que sa fille dont elle est sans nouvelles depuis 12 ans, la lira un jour.

C'est parti pour un thriller familial. Thriller car le ton est au suspense et la musique anxiogène, même la harpe. Familial car la tension ne s'exerce que sur des liens familiaux à vif entre parents et enfants. Thriller familial car on traque le coupable de toute cette souffrance, de tout ce gâchis.

Le mélodrame est le cœur du cinéma d'Almodovar. Ce qui faisait de lui un cinéaste exceptionnel, c'est sa façon unique de se servir des émotions universelles du genre pour forcer le spectateur à faire du chemin en direction de personnages extravagants dont il se serait détourné dans la vie. « Tout sur ma mère » , « Parle avec elle », « Carne Tremula » racontent ce trajet qui voit le public emporté par un torrent haut en couleur de personnages transgressifs, d'humour dérangeant, de sexualité débridée.

Vingt ans plus tard, le cinéma d'Almodovar est un fleuve tranquille et froid. Ses personnages se sont assagis, ses mélodrames aussi. Son cinéma reste identifiable entre 1000, dès le générique rouge comme le chapeau de Marisa Paredes dans « Talons aiguilles » , rouge comme la robe de Rossy de Palma dans « Femmes au bord de la crise de nerfs », rouge comme le manteau de Cecilia Roth dans « Tout sur ma mère ».

Julieta jeune s'ajoute à sa galerie d'héroïnes à la beauté almodovarienne qui explose l'écran. Le décor est familier : choc des couleurs, œuvres d'art dont une petite sculpture, « L’Homme assis » de Miquel Navarro, touche musicale d'Alberto Iglesias. Mais Pedro ne nous emmène plus dans la marge. ne porte plus le mélodrame à incandescence. Parfois, on distingue l'ombre de Hitchcock, « Julieta » a quelque chose d'une variation sur « Vertigo », ce n'est une femme qui en joue deux mais deux femmes ( Emma Suárez et Adriana Ugarte formidables) qui en jouent une. Mais le sentiment n'est pas amoureux, il est filial. C'est le rapport parent - enfant qui est exploré ou plutôt éclairé pour donner de la profondeur de champ, de la perspective sur plusieurs générations. Ce qui permet de voir simultanément la souffrance endurée par Julieta et celle qu'elle cause, bourreau et victime à la fois.

Réalisé par un autre metteur en scène, on s'enthousiasmerait sans doute devant ce travail très accompli mais comparé au reste de sa filmographie, on voit plutôt tout ce qui manque : de la passion, de l'humour , de l'extravagance.