Festival de Cannes

Quand il est entré dans la salle de conférence de presse, Ken Loach fut accueilli par une chaleureuse ovation. Il n'a pu contenir une larme. Entre le festival de Cannes et lui c'est une histoire longue de 18 films. C'est ici, en 1970, qu'il est devenu un cinéaste de renommée internationale avec la projection de « Kes » à la Semaine de la critique. Il y a 10 ans, il remportait la Palme d'or pour « Le vent se lève » . Et en 2014, il avait décidé de raccrocher , ici , avec « Jimmy's Hall ». « C'était un erreur » dit-il aujourd'hui un peu gêné. Mais personne ne s'en plaindra. A part bien sûr, Mme Thatcher.

Où trouver un journal?

A 80 ans, le mois prochain, le temps ne semble avoir aucune prise sur lui. Ou alors, juste au bout des doigts. Ainsi, juste avant de commencer l'interview, il demande quelques secondes, le temps d'envoyer un message. Les secondes s'éternisent. « Oh, je suis tellement lent avec les nouvelles technologies. Je m'en sors vraiment mal. Je peux juste envoyer des mails, c'est tout ce que je suis capable de faire. Je suis incapable d'utiliser l'outil internet, c'est au-delà de mes possibilités. Je suis perdu devant cela comme la plupart des gens de mon âge. Et ce qui me désespère, c'est qu'il devenu compliqué de trouver un journal. A Londres, on pouvait en acheter à chaque coin de rue, maintenant beaucoup de libraires ont fermé. A Cannes, il y avait une grosse devant le Palais, on pouvait y trouver les journaux de toute l’Europe, maintenant c'est une boutique Dior. Il n'y a plus que les smartphones, les tablettes pour lire le journal , je suis perdu avec cela. »

Heureusement chez Ken Loach, le désespoir est plutôt énergétique. Mélangé avec sa colère, cela débouche sur un film « I Daniel Blake ». Soit l'histoire d'un charpentier, la soixantaine. Victime d'un infar, il est contraint de se battre avec une administration délibérément kafkaïenne pour obtenir des indemnités le temps d'obtenir le feu vert de son cardiologue pour retravailler.

La colère est chevillée au corps de Ken Loach depuis les années 60. C'était au temps du « Free Cinema », des « Angry young men », de la nouvelle vague britannique emmenée par Lindsay Anderson, Karel Reisz, Tony Richardson qui allaient dynamiter le cinéma national en ouvrant la porte du réel, de l'engagement social.

De « Cathy Come Home » à « I, Daniel Blake »

Ken(neth) Loach, à l'époque, est resté fidèle à cet idéal cinématographique, à cette ambition de capter la réalité pour l’inscrire dans des fictions qui n’en sont presque pas. Quand on voit Kathie, la jeune héroïne de « I, Daniel Blake » et ses enfants poussés vers les banques alimentaires, on pense à « Cathy Come Home » qu'il réalisait en 1966. C'était l'histoire d'un jeune couple modeste avec deux enfants qui ne peut trouver un toit adapté à ses revenus. D'expulsion en foyer, cette famille soudée, aimante, finit par imploser. Cinquante plus tard, la situation est-elle devenue pire ?

« Oui , c'est bien pire, répond Ken Loach sans hésiter. C'était le plein emploi à l'époque; aujourd’hui , il y a plus de 2 millions de chômeurs depuis plusieurs années sans parler d'une part importante des gens qui travaillent à temps partiel, ce qui les maintient dans la misère. Les salaires sont bas, la crise du logement est encore plus aiguë, le secteur de la santé de plus en plus privatisé. On a coupé dans les budgets des services sociaux d'aide au transport des handicapés, aux repas à domicile. Des pans entiers des infrastructures de protection sociale ont disparu. » .

Dire qu' ici à Cannes, où se dandinent les yachts de milliardaires, des gens qui vont claquer en un soir, plus d'argent que Daniel Blake et ses compagnons d'infortune ne pourront en gagner en dix ans. .

« Il faut avoir un sens de l'ironie pour venir à Cannes », reconnaît Ken Loach. Mais c'est ici que les films sont vus et reconnus. Toute la profession est ici ? Je pourrais le projeter dans une ville industrielle anglaise mais vous ne seriez pas là pour m'en parler. Ce ne rend pas ces yachts plus acceptables mais c'est à l'image de notre monde. Certains viennent ici pour voir des films, d'autres pour en produire, en vendre, et d'autres encore pour parader.