Festival de Cannes

Parmi les premiers mots échangés dans Les vies de Thérèse, il en est un, merveilleux : "Merci." Cette gratitude simple est exprimée par Thérèse Clerc, au réalisateur Sébastien Lifshitz qui lui demande pourquoi elle lui a demandé de tourner ce documentaire. Thérèse, qui fut une des protagonistes du précédent film de Lifshitz, Les Invisibles, répond qu'elle souhait qu'il l'accompagne jusqu'à la fin, parce que la vieillesse et la maladie demeurent taboues, occultées, gênantes. Son dernier combat, Thérèse Clerc sait qu'elle va le perdre. Malgré elle, semble-t-il, peut-être un peu malgré lui, Sébastien Lifshitz a transformé le projet initial en ultime hommage à cette grande figure française du féminisme, qui fut aussi une homosexuelle engagée et une militante en faveur de l'avortement.

Le pluriel du titre rappelle qu'avant d'être médiatisée dans la France des années 1970, au gré des combats et des manifestations, Thérèse Clerc fut d'abord, quarante ans durant, un "bourgeoise catholique" comme elle se décrit elle-même : éducation traditionnelle, mariage à vingt ans dans la France de l'immédiat après-guerre, quatre enfants à raison d'un tous les trois ans. Mais Thérèse ressentit au fond d'elle-même le vide de son existence, l'absence de profondeur réelle dans sa vie de couple. La rencontre vers des prêtres ouvriers lui fit découvrir le marxisme, la lutte des classes, une autre vision du monde. A 41 ans, le soir de Noël 1968 - singulière ironie - elle annonça à son mari qu'elle souhaitait divorcer. Et débuta une nouvelle vie. D'abord de mère célibataire, puis de féministe, ensuite de femme homosexuelle, à l'époque où il n'était vraiment pas de bon ton de l'affirmer.

C'est moins Thérèse qui s'exprime dans ce documentaire délicat, étonnamment vivant compte tenu des circonstances, que ses quatre enfants. La dernière, Isabelle, née en 1959, n'a pas connu "Maman", comme ses trois aînés, mais "Thérèse", comme la néo-marxiste souhaita désormais que ses enfants l'appellent. Un long entretien où les quatre confrontent leurs souvenirs et leur vision des choses rythme le film. Jean-Marie, l'aîné, manie l'humour et le second degré. On sent la vivacité, la culture politique, l'ouverture d'esprit que la mère militante a transmis. On la revoie à la télévision française de l'époque manier sa réthorique militante avec son langage châtié - porte-parole idéale compte tenu de son passé "rangé" ; on était loin, avec elle, d'une jeune virago révolutionnaire.

Mais ce sont dans les séquences intimes, dans ses échanges avec ses proches - notamment sa petite-fille - que Les vies de Thérèse émeut et réussit, comme dans Les Invisibles, à servir au mieux ses propos : Thérèse est finalement une femme comme une autre, une grand-mère aimante et aimé, une personne qui aurait pu être anonyme, si elle n'avait pas décidé de s'exprimer au nom de toutes celles qui voulaient se libérer de carcans séculaires.

Sébastien Lifshitz fait montre de la même pudeur que dans Les Invisibles. Il remplit son contrat de coeur avec le vieille dame avec un brio totalement émouvant - les derniers instants de ce film qui résume en moins d'une heure une vie sont d'une rare puissance, le choix du cadre qu'opèrent le réalisateur et son chef opérateur est magistral, à la mesure de cet hommage qui dédramatise avec intelligence des débats qui taraudent encore la société française et européenne - avec même de terribles tentations réactionnaires. Et l'on se dit qu'il est heureux pour Thérèse qu'elle ne soit plus, au terme d'une vie où elle n'aura jamais courbé l'échine dès qu'elle eut décider de relever la tête, avec fierté et détermination.

Réalisation : Sébastien Lifshitz. 52 min.