Festival de Cannes

Fin d'une longue journée pour la jeune Dr Jenny Davin qui voudrait crever l’abcès avec son stagiaire. Il est resté prostré devant un enfant en pleine crise d’épilepsie. On sonne à la porte du cabinet médical, le garçon veut aller ouvrir, elle l'en empêche. Il est tard, on a déjà dépassé d'une heure, on l'attend à une réception...D'ailleurs, on n'a pas sonné à nouveau, signe qu'il n'y a pas d'urgence. Le lendemain, la police se présente au cabinet pour regarder les images de la caméra du surveillance. On y voit une jeune Black en état de panique, sonner à la porte et puis s'enfuir. Elle a été trouvée morte, un peu plus loin, au bord de la Meuse.

La jeune médecin encaisse le choc. Si elle avait ouvert, elle serait encore vivante. Ou plutôt, elle n'encaisse pas, elle ne pense plus qu'à cette fille inconnue, enterrée anonymement; dont une mère, un frère, un ami n'entendront jamais plus parler. Qui est-elle ? Jenny ne connaîtra pas de répit tant qu'on ne pourra mettre son nom sur sa tombe.

Et le Dr Davin de se muer en enquêtrice d'un genre particulier. Elle ne cherche pas un coupable, d'ailleurs elle se considère elle-même coupable. Elle veut juste rendre à ce corps son identité. Quant à son arme, c'est le secret médical, performant pour délier les langues, arracher des confessions. Il n'y a pas qu'un coupable dans ce drame.

Double enquête

Le cinéma des frères prend un personnage en cours pour ne plus le lâcher jusqu'à la fin du récit. Après le « Médecin de campagne » de Thomas Lilti, les Dardenne révèlent le quotidien d'un médecin de ville dans un quartier précarisé. Pourquoi cette dévotion exclusive du Dr Davin à sa profession, appelable jour et nuit ? On n'en saura rien, les personnages des Dardenne n'ont pas de passé. On connait en revanche sa philosophie : « un bon médecin est plus fort que ses émotions », dit-elle à son stagiaire. Paradoxalement, cette porte fermée a laissé entrer l’émotion de la culpabilité qui la submerge.

Le cinéma des frères Dardenne n'est pas un cinéma social, c'est un cinéma moral avec un dilemme comme moteur. Ici, la question est tout à la fois plus instinctive, plus intime, plus humaine, plus viscérale. Confrontée en permanence à la misère du minimexé sans chauffage, du drogué sans méthadone, de femme seule sans perspective et à sa propre responsabilité d'un bon diagnostic; elle a appris à retenir son émotion comme l'élastique retient ses cheveux. Mais cette porte fermée a mis en action un processus viscéral, comme le Sonderkommando dans « Le fils de Saul » : donner une sépulture digne à son fils. Voilà l'objet de l'enquête menée par les Dardenne: c'est quoi être humain ?


Heimat Wallon

Adèle Haenel joue, sans sourciller, cette femme froide, guère féminine, efficace, distante. Au point que la caméra des Dardenne reste, elle aussi, à distance, s'éloignant d'une des marques de leur style.

Cet éloignement et la dimension « policière » renouvellent leur cinéma sans toutefois le modifier fondamentalement. Film après film à mettre en scène des tranches de vie à Seraing, à faire se croiser les mêmes acteurs (Jérémie Renier, Christelle Cornil, Fabrizio Rongione, Olivier Gourmet..) ; c'est une fresque incroyable, faulknérienne qu'ils font apparaître sous nos yeux. On se dit que Sandra (2 jours, 1 nuit) est peut-être venue sonner chez le voisin pour le convaincre de voter pour elle. Que le salon de coiffure du « Gamin au vélo » est deux rues plus loin. Que le Dr Habran, dont le Dr Davin a repris le cabinet, a soigné « L'enfant » de Déborah François. Voir cette fresque se déployer sous nos yeux, cet Heimat wallon prendre forme, est une sensation unique.