Festival de Cannes

Une critique de Fernand Denis, notre envoyé spécial au Festival de Cannes.


Décidément, le festival de Cannes n'est plus ce qu'il était. Une de ses caractéristiques, c'est sa ponctualité. Les séances démarrent à l'heure comme les trains japonais. Depuis le début de cette 70ème édition, il ne se passe pas un jour sans qu'une séance commence en retard. Trois quarts d'heure pour celle du "Redoutable", la faute à un sac oublié que la paranoïa générale a instantanément transformé en colis piégé.

On vous le disait, le festival de Cannes n'est plus ce qu'il était. Jean-Luc Godard est ici un dieu vivant. Depuis un demi-siècle, ses films sont religieusement projetés et hystériquement acclamés par des légions de fidèles fanatiques. Jean-Luc prend d'ailleurs un malin plaisir à les torturer. En 2014, il envoyait "Adieu au langage", tourné en 3D, mais volontairement flou, histoire de flanquer une bonne céphalée à tout le monde. Et voila que Michel Hazanavicius, le réalisateur des "OSS 117" projette en compétition à Cannes, un biopic qui se paie sa tête. Contre toute attente, la séance ne fut pas houleuse, n'a suscité aucune nouvelle vague d'indignation, de bronca indignée. Pire, elle fut même ponctuée d'applaudissements. Certes Hazanavicius ne tire pas au bazooka sur la statue du commandeur, il lui dessine plutôt des moustaches – des lunettes, il en a déjà - mais tout de même, c'est un peu comme rire d'Allah en pleine mosquée salafiste.

Il était une fois la révolution

En 1967, Jean-Luc Godard est fou amoureux d'Anne Wiazemsky. Il fait de la nièce de Mauriac, sa "Chinoise", son film à la gloire de Mao. L'échec est intégral. Même les Chinois trouve le film idiot. Jean-Luc est dans l'état d'Anna Karina dans "Pierrot le fou" : "J'sais pas quoi faire". Heureusement, quelques mois plus tard, la révolution qu'il appelle de ses vœux arrive enfin, les étudiants sont dans la rue et les pavés volent. Toutefois pour Godard, la révolution est d'abord intérieure. Et de mépriser ses propres films, d'en appeler à un cinéma révolutionnaire, à la destruction intégrale des valeurs bourgeoises. Et pendant qu'il grimpe au rideau pour stopper le festival de Cannes ou qu'il se fait allumer dans les auditoires étudiants ; sa jeune et jolie Anne se désole de voir son mari délaisser sa caméra, devenir aussi rouge que le petit livre de Mao, perdre tout son charme et s'accrocher aux valeurs bourgeoises du mariage comme un homme à la mer à sa bouée.

Godard n'a rien d'un rigolo pourtant il inspire à Michel Hazanavicius une comédie révolutionnaire. Une comédie en état de recherche formelle avec du sous-titrage des intentions des personnages, des polarisations rythmées, des slogans muraux qui font avancer le récit, etc. Sans oublier un running gag à lunettes.

Et quand il est a cours d'idées, Hazanavicius peut toujours compter sur Jean-Luc, personnalité pas très généreuse sauf en aphorismes et en formules scuds: "J'aime les jeunes et j'aime pas les vieux. Alors quand je suis le vieux quelque part, je ne m'aime pas" - "Ce qui m’intéresse dans le mouvement des étudiants, c'est le mouvement pas les étudiants" - "Ce n'est pas parce que je me suis trompé que j'ai tort" (à retenir, ça peur servir).

Dans ce dispositif, Louis Garrel occupe la place centrale. L'acteur possède une réelle efficacité comique et fait preuve un mimétisme saisissant. Pour le prix d'interprétation masculine aussi , on fait la file. Redoutable, Michel Hazanavicius livre le portrait féroce mais sans mépris d'un cinéaste à bout de souffle.