Festival de Cannes

Les frères Dardenne aiment tellement Cannes, qu'ils y reviennent désormais tous les deux ans. Après « 2 jours, 1 nuit » en 2014, voici déjà « La fille inconnue », alors que jusque-là , trois années séparaient métronomiquement chacun de leurs films. « On travaillait sur cette idée depuis 2008 », explique Luc Dardenne assis à côté de son frère dans un salon du pavillon Unifrance, l'organisme chargé de faire rayonner le cinéma français dans le monde entier.

« Jusqu’à présent, Thierry Frémaux et son équipe ont pris nos films. Il nous dira peut-être un jour Basta ! On est heureux de montrer notre film ici. C'est bien pour sa renommée d'être en compétition à Cannes. Sauf, bien sûr, si tout le monde le descend. »

Dieu sait que Cannes aime brûler ce qu'il a adoré, et « La fille Inconnue » est leur huitième film projeté ici en 20 ans. Heureusement, le bûcher n'est pas pour cette année. « On a des grandes oreilles, rigole Jean-Pierre. Les attachés de presse nous communiquent des retours. On sent qu'il y a un débat, des pour et des contre. Il se passe quelque chose, c'est bien. »

On connait votre sens aigu et métaphorique de l'accessoire. La jeune médecin de « La fille inconnue » retient-elle ses émotions comme un élastique retient ses cheveux ?

Luc. On peut dire cela, mais au départ, il fallait que ses cheveux n'aillent pas devant ses yeux, ne touchent pas les patients. On aurait pu les lui couper mais on a préféré avoir ces deux apparences : le médecin et la fille.

Jean-Pierre. On voulait raconter comment une fille, un médecin, se sent envahie par quelqu'un dont elle se sent responsable de la mort. Elle veut trouver son nom pour la ramener parmi les « vivants ».

Pour cela, elle se transforme malgré elle en enquêtrice, dont l'arme est le secret médical ?

Jean-Pierre. C'est vrai, mais elle sait écouter les corps aussi. Celui de Bryan lui dit que quelque chose ne va pas. Par sa présence, son regard, sa manière de toucher ; elle arrive à faire parler les gens.

Elle est tiraillée par la culpabilité, comme l'était « Julieta » , l’héroïne du film d'Almodovar. Est-ce dans l'air du temps de se sentir coupable de quelque chose qu'on n'a pas fait ?

Luc. Je pense qu'on est coupable, même si on n'a rien fait. Elle n'a pas ouvert sa porte. Si elle l'avait fait, cela aurait changé le destin de cette fille. Ce n'est quelque chose d'anodin même si elle n'est pas directement responsable. Elle ne dit pas non plus « J'ai tué cette fille ». Ce serait un trait de folie narcissique. Elle n'est pas coupable du mal qui existe dans le monde. On a voulu que cette culpabilité déclenche chez elle, un mouvement positif. Cela la fait bouger et elle en fait bouger d'autres.

Peut-on rapprocher « La fille inconnue » du « Fils de Saul » dont le personnage principal est aussi obnubilé par l'idée de donner une sépulture digne ?

Luc. Bien sûr, c’est comme cela que l'on préserve la vie. Etre humain, c'est savoir donner une sépulture à un autre être humain. C'est comme cela qu'on a construit notre société. Si on commence par jeter les morts à l'eau , l’humanité disparaît. Le moindre respect qu'on peut avoir pour un être humain, c'est de lui retrouver son nom.