Festival de Cannes

Au Festival de Cannes, on fait parfois des rencontres inattendues. Comme un réalisateur de Singapour, au patronyme indien, qui se réjouit de rencontrer un journaliste belge : "Vous êtes Belge ? Je suis un grand admirateur des frères Dardenne !" 

Ce n'est ni une flatterie, ni de l'esbroufe. R. Rajagopal a eu le plaisir - à sa demande - de pouvoir monter les marches à l'occasion de la première de La fille inconnue, le film des deux frères qui a été présenté en compétition officielle. Lui-même est sélectionné à la Semaine de la Critique avec son premier long métrage, A Yellow Bird. "J'ai vu tous leurs films. La Promesse est un des films qui m'a donné envie de devenir réalisateur. L'Enfant et Le Silence de Lorna sont mes deux préférés. J'apprécie le style brut de leurs premiers films. J'admire leur capacité à donner le sentiment que ce que nous voyons à l'écran semble se dérouler à l'instant même, comme si la caméra filmait en direct ce qui est train d'arriver aux personnages."

Rajagopal entretient d'ailleurs plus d'un lien affectif avec la Belgique. "En 2011, j'étais à Bruxelles pour interpréter Lear dans la pièce de théâtre The King Lear Project, au KunstenFestivaldesArts." Et c'est un directeur de la photographie belge, Lucas Jodogne, qui l'a poussé à réaliser son premier court métrage, en 1995. C'est qu'avant d'être réalisateur, K. Rajagopal fut comédien - autodidacte - pendant près de vingt ans. A 51 ans, il est le plus vieux des primo-réalisateurs de cette édition cannoise. A Yellow Bird révèle l'envers du décor de Singapour : une réalité multiculturelle dont les revers ne sont pas sans évoquer des problématiques qui existent dans nos grandes villes.

"Je suis né à Singapour, ma famille y vit depuis trois générations, mais je reste un étranger, un immigré d'Inde, aux yeux de mes compatriotes" explique le réalisateur. Dans son film, Siva, un repris de justice, affronte la même situation. Le film interroge la notion d'identité et d'appartenance - un thème récurrent dans plusieurs films cannois cette année. Lorsque R. Rajagopal en parle, ses paroles font écho à ce qu'on entend aussi en France ou en Belgique : "Je ne suis ni de chez moi ni de là d'où vient ma famille". "Comme comédien, j'ai longtemps été confiné à des rôles stéréotypés d'étranger. Et on me demande encore souvent d'où je viens." Du surcroît, explique le réalisateur, à Singapour, ville cosmopolite, les gens se définissent plus par leur appartenance communautaire que par leur nationalité - encore un petit écho pour les Belges.

Imprégné de culture occidentale - le réalisateur cite aussi Naked de Mike Leigh comme référence cinématographique - R. Rajagopal a eu l'idée de son film en lisant L'Etranger de Camus. "Les questions philosophiques soulevées par le livre m'ont profondément touché." Ensuite, découvrant que le roman avait été en partie inspiré par Crime et Châtiment de Dostoïevski, le réalisateur s'est plongé dans celui-ci. C'est ainsi qu'est né le personnage de Siva, avec son parcours en prison.