Festival de Cannes

Quel risque y a-t-il à être un lanceur d'alerte en 2016 ? Risk, le nouveau documentaire engagé de l'Américaine Laura Poitras pose cette question, à travers la figure de Julian Assange. Elle n'est pas anodine pour la réalisatrice, qui est elle-même sur les listes de surveillance du FBI et de la CIA depuis 2003, soupçonnée d'activités anti-américaines, selon les modalités du Patriot Act, passé suite aux attentats du 11-Septembre. Son tort - comme celui des lanceurs d'alerte Assange ou Edward Snowden : critiquer les méthodes d'espionnage, de surveillance voire du torture des Etats-Unis et révéler, pour se faire, des documents top secrets.

Le grand public a découvert documentariste, journaliste et artiste américaine avec Citizenfour (2014), qui a révélé en même temps la figure d'Edward Snowden. Ce film était pourtant troisième volet d'une trilogie consacrée aux dérives sécuritaires des Etats-Unis et à la surveillance de masse, consécutive aux attentats du 11 Septembre 2001. C'est précisément l'activisme de Poitras qui a amené Snowden à la contacter.

A l'époque où l'ancien analyste de l'Agence de Sécurité Nationale (NSA) des Etats-Unis a contacté la réalisatrice, celle-ci était déjà à l'oeuvre sur ce qui allait devenir Risk. En 2011, elle avait entamé un documentaire sur Wikileaks, à la demande Julian Assange. Son réseau avait mis la main sur 77 000 documents top secrets du Pentagone.

Au début du film, on voit Assange et sa collaboratrice Sarah Harrison appeler - le plus naturellement du monde - le département d'Etat américain (équivalent du ministère des Affaires étrangères) dont Hillary Clinton est alors à la tête. Wikileaks a appris que le clé de décryptage des documents circulent le web, ce qui laisse craindre une circulation massive des documents, sans que ceux-ci ne soient aucunement édités - avec, donc, le risque des informations susceptibles de mettre la vie de certaines personnes en danger, puissent être révélées.

Assange semble vouloir collaborer avec les Etats-Unis. C'est que lui et Wikileaks s'exposent à des poursuites judiciaires si les informations révélées peuvent être considérées comme menace pour la sécurité des Etats-Unis. Dans les faits, cet épisode sera lié à la menace d'extradition qui pèsera sur Assange lorsqu'il est poursuivi par la justice suédoise suite à des accusations de viol, et qui conduira le fondateur de Wikileaks à se réfugier à l'ambassade de l'Equateur, à Londres.

Risk a une valeur historique, dans la mesure où Laura Poitras a suivi et filmé tout ces événements de l'intérieur. Le film contient même une scoop a posteriori : on découvre comment et sous quel déguisement Julian Assange s'est rendu à l'ambassade d'Equateur le jour où la justice britannique a rejeté son appel contre la demande d'extradition suédoise. Dans la foulée, la réalisatrice témoigne de quelques aspects du quotidien d'Assange dans l'espace, qui s'avère très confiné, de l'ambassade.

Sur le fond, Risk est tantôt trop vague, tantôt trop spécialisé. Le public profane ou ignorant des faits et du bras-de-fer politico-judiciaire sera largué. Poitras mise sur l'intelligence ou les connaissances du spectateur, mais quelques rappels factuels plus précis n'aurait pas été superflus. A l'inverse, les échanges entre Assange et ses collaborateurs sont parfois trop pointus.

En plus d'Assange, le film révèle deux de ses collaborateurs : la journaliste et conseillère Sarah Harrison et le journaliste et techno-spécialiste Jacob Appelbaum. Pas moins engagés que leur patron, ceux-ci, comme le révèle le documentaire, prennent tout autant de risques.

La séquence où le second accuse publiquement de censure des patrons égyptiens d'officines gouvernementales ou des antennes locales de grands opérateurs de télécommunications est remarquable. Comme Assange et Snowden, comme Poitras, peut-être, demain, Harrison et Appelbaum paient leur engagement du prix de l'exil.

Mais aucun ne lâche rien, pas plus que la réalisatrice.

Il y a d'ailleurs une séquence, fugace, où l'on revoit Daniel Ellsberg venir soutenir Julian Assange devant les caméras de télévisions. Ellsberg est l'homme qui transmit les Pentagon Papers au New York Times en 1971. Ces 7000 pages de documents confidentiels révélèrent comment le gouvernement américain intensifia volontairement la guerre Vietnam. Daniel Ellsberg fut poursuivi pour vol, conspiration et espionnage.

A travers lui, c'est autant une proclamation de foi qu'une note d'espoir que semble glisser la réalisatrice : le risque d'être voué aux gémonies de l'anti-patriotisme aujourd'hui en vaut la chandelle. Car, pour Assange, chaque jour où l'on renonce à défendre la démocratie et la liberté d'expression est un jour où l'on meurt un peu.

Réalisation : Laura Poitras. 1h37