Festival de Cannes Une analyse de Fernand Denis, e nvoyé spécial à Cannes.

Comment Pedro Almodovar a-t-il organisé le travail de son jury ? Le saura-t-on un jour ? Dans un premier temps, on a l’impression que les jurés ont isolé les meilleurs films, en toute sincérité, laissant parler leur cœur, leurs émotions, d’ailleurs partagées par la majorité des festivaliers. En effet, une fois n’est pas coutume à Cannes, la plupart des films qui ont marqué la compétition figurent dans le palmarès : "Loveless" de Zvyaginstev, "120 battements par minute" de Campillo", "The Square" de Ostlund, "The Killing of a sacred deer" de Lanthimos, "Les proies" de Coppola, "You were never really here" de Lynne Ramsay. Il ne manque que "Wonderstruck" de Todd Haynes et "Vers la lumière" de Naomi Kawase.

Que s’est passé ensuite pour que ces films ne se retrouvent pas à la bonne case, à côté du bon prix ? L’exemple le plus flagrant, le prix ex-æquo au scénario basique de "La mise à mort du cerf sacré", voire carrément bâclé de "You were never really here" de Lynne Ramsay. Ces deux films n’existent que par la puissance de leur forme, de leur mise en scène.

Le jury s’est-il dit que dans le fond, il n’y a que trois postes qui comptent au palmarès, et ce n’est pas totalement faux : la palme et les prix d’interprétation.

On enlève Joaquin Phoenix de "You were never really here" de Lynne Ramsay et il n’y a plus de film, juste une coquille vide. Il est une masse épaisse de graisse, de muscles, de cheveux gras, de barbe au regard vitreux, transparent, spectral. Sa présence stratosphérique vient à bout des afféteries de ce polar sensoriel.

Le cas de Diane Kruger pose une autre question. Faut-il récompenser une bonne actrice dans un mauvais film ? Le jury d’Almodovar, composé de comédiens pour l’essentiel, a tranché. Tant mieux pour cette comédienne qui révèle dans "In the fade" de Fatih Akin, un potentiel insoupçonné.

Dernier choix crucial, celui de la Palme. Aucun film ne s’étant imposé, les possibilités étaient multiples. La décision s’avère pertinente car le film réunit l’ensemble des qualités qu’on peut attendre d’une Palme d’or et notamment du potentiel auprès d’un large public. "The Square" est une comédie mais une comédie d’avant-garde dans la mesure où elle use d’un dispositif, l’irruption systématique d’un perturbateur qui crée aussitôt une distance, une drôlerie dans des scènes qui ne devraient pas l’être. C’est aussi une comédie en prise avec notre temps. Elle s’interroge sur l’art contemporain, sur la communication, le cloisonnement des classes sociales et la paranoïa qui détruit les rapports humains. Impossible aujourd’hui de donner un bonbon à un enfant inconnu sans être suspect.

Drôle, dérangeant, formidablement interprété, "The Square" est carrément une belle palme.


Le palmarès

Caméra d'Or: "Jeune femme" de Léonor Serraille.

Court métrage: "Xiao Cheng Er Yue" de Qiu Yang

Prix du scénario: Lynne Ramsay pour "You were never really here" et Yorgos Lanthimos pour "The Killing of Sacred Deer Review"

Prix du jury: "Loveless" (Nelyubov) de Andreï Zviaguintsev (coproduction belge)

Prix d'interprétation féminine: Diane Kruger pour "In The Fade"

Prix d'interprétation masculine: Joaquin Phoenix pour "You Were Never Really Here"

Prix de la mise-en-scène: Sofia Coppola pour "Les Proies"

Grand prix du jury: "120 battements par minutes" de Robin Capillo

Prix spécial du jury: Nicole Kidman

Palme d'Or: The Square de Ruben Östlund


Les palmes des années précédentes