Festival de Cannes

Dans la famille Cash, on n'aime pas ni le cash (le fric), ni le capitalisme, ni la société de consommation. Dans la famille Cash, on aime être cash : on dit toujours la vérité aux enfant. La cadette veut savoir ce que c'est un viol ? Son père Ben lui répond que c'est une relation sexuelle non consentie, généralement imposée par un homme, le plus souvent à une femme. Et c'est quoi une relation sexuelle ? Et bien, c'est quand un homme met son pénis dans le vagin d'une femme. Mais le vagin, c'est par là qu'on fait pipi, papa. Ah non, ma chérie, les femmes font pipi par l'orifice urinaire, qui est au-dessus du vagin, séparé par la petite lèvre... Et pourquoi ils font cela ? Pour avoir du plaisir et, le cas échéant, avoir des enfants. Et ? Et ? Etc, etc.

Résultat : les six enfants Cash, de 5 à 18 ans, ont des prénoms inventés (parce que chaque être est unique), parlent quatre langues (dont le mandarins et l'allemand), potassent la physique quantique, connaissent sur le bout des doigts l'esprit comme la lettre des amendements à la constitution américaine et célèbrent le Noam Chomsky Day - en hommage à l'intellectuel le plus contestataire de l'American Way of Life (and of Business). Et pour celui-ci ils reçoivent en cadeau des armes blanches, parce qu'ils savent aussi survivre en pleine nature sauvage - où ils vivent - comme des Amérindiens séculaires : tuer un cerf au couteau, chasser à l'arc, escalader une montagne et, accessoirement, improviser une jam session au coin du feu.

Mais cette utopie naturaliste est bouleversé par le plus commun mais aussi le plus terrible des drames : la mort de la mère, qui était hospitalisée depuis plusieurs mois. Comme on ne cache rien chez les Cash, on sait aussi pourquoi elle était hospitalisée, et comment elle est morte. Ce qui ne se dit pas forcément dans la famille de la disparue, où le père n'est d'ailleurs pas le bienvenu. Malgré la menace de son beau-père de le faire arrêter pour maltraitance de ses propres enfants, Ben décide de prendre la route avec sa petite famille, et de retraverser cette civilisation qu'il honnit pour tenter de faire respecter les dernières volontés - bouddhistes - de sa défunte épouse, contre celle de la famille, chrétienne, de cette dernière.

Chaque année, en sélection officielle, il y a toujours un film qui nous emmène sur les routes de l'Americana, cet espace mythique, voire métaphysique, qui ressuscite l'imagerie liée au road-movie et à ce rapport - parfois ambivalent, parfois d'amour-haine - que tous les cinéphiles entretiennent avec la nation d'Hollywood. On se souvient, pour citer les éditions récentes, de Nebraska, de Sur la route,... Il y a un peu de ça, dans le début de Captain America. Mais sur un mode sacrément iconoclaste, impertinent, mais terriblement à propos alors que le pire des Etats-Unis s'est réveillé sinon révélé dans le sillage de la campagne pour l'investiture républicaine de Donald Trump. Nul doute que Ben Cash, s'il lui prenait encore l'envie de voter, déposerait par défaut son bulletin dans l'urne de Bernie Sanders. Mais il aurait sans doute quelques sujets de discussion à partager avec les libertariens et les survivalistes - lesquels flirtent plutôt avec les néo-conservateurs.

Matt Ross, acteur abonné aux troisièmes rôles et réalisateur à ses heures, dresse un portrait d'une famille américaine absolument pas comme les autres, une ultime métastase de la mouvance hippie - que Ben Cash n'a même pas dû connaître. Drôle, émouvant et sacrément jouissif, Captain Fantastic - dont le titre peut aussi apparaître comme un ironique pied de nez aux envahissants films de super-héros - renvoie autant aux Etats-Unis le miroir de leur hypocrisie sociale comme de leurs excès consuméristes, tout en interrogeant les limites de toute tentative de faire table rase du monde moderne.

La construction du film est intéressante. A rebours de bien des oeuvres nord-américaines qui se veulent prétendument progressistes, Captain Fantastic ne part pas d'un personnage détestable, égoïste et exploiteur - exemple bateau : un trader - qu'un revers de fortune métamorphoserait en altruiste humaniste. Il nous campe au contraire un père aimant et alter-mondialiste accompli, qui élève ses enfants façon bio, sans Coca-Cola, ni hamburger, et avec de l'éducation durable. Est-il pour autant meilleur qu'un autre ? A-t-il toujours raison ? L'enfer n'est-il pas pavé de bonnes intentions ? Au fil des péripéties vécue par cette famille de pied-nickelés assumés, les questions se posent.

Matt Ross a le sens du récit et du rythme. Avec Viggo Mortensen, totalement et physiquement investi, comme toujours, il a constitué une famille Cash qui en jette. Chacun des jeunes comédiens a du naturel dans la répartie. Le constat pourra gêner un brin aux entournures, où le compromis s'impose d'une certaine manière, pour assurer l'équilibre final. Mais à l'heure où les extrêmes se cristallisent de plus en plus, l'idée même du juste milieu paraît presque iconoclaste, elle aussi.

Et sur la forme, Captain Fantastic est utopie ravissante et rafraichissante. Et qui, en total cohérence avec une large partie des sélections de Cannes 2016, présente à son tour une famille hors norme.

Réalisation et scénario : Matt Ross. Avec Viggo Mortensen, Frank Langella, George McKay, Samantha Isler, Annalise Basso, Nicholas Hamilton,... 2h