Festival de Cannes

Viggo Mortensen se fait à peine attendre. Des comédiens avec une stature de star, il est l'un des plus simples en apparence, ce qui n'empêche pas l'élégance sobre : costume de tweed gris, parfaitement ajusté sur une simple chemise blanche. 

Dans Captain Fantastic, il incarne un père libertarien, qui élève six enfants en pleine nature sauvage, tous en leur faisant lire autant la théorie des cordes que des traités de marxisme ou célébré l'intellectuel de gauche radical américain, Noam Chomsky. On connaît l'implication profonde de l'acteur dans ses rôles. Sur Captain Fantastic, l'acteur n'a pas dérogé à la règle, participant à la constitution de la garde-robe de son personnage, amenant des idées pour certains scènes et, surtout, endossant son rôle de mentor auprès de ses "enfants" comédiens créant une complicité encore présente lors de la promotion du film à Cannes, où le film a été présenté à la section Un Certain Regard.

Ben Cash, le père de Captain Fantastic, semble vous correspondre en certains points.

Il y a évidemment des éléments qui me sont proches. Mais comme tout rôle, il y a aussi des éléments qui sont neufs pour moi, qui m'apprennent des choses. Mais il y avait aussi l'apport des enfants et adolescents, mes partenaires, qui sont arrivés avec leur propre talent et leur spécificité. Nous nous sommes nourris mutuellement, comme dans une famille.

Est-il proche de vous politiquement ?

Oui d'une certaine manière, mais peut-être plus sur un plan social ou humain. J'aime surtout sa capacité de dialogue avec ses enfants. C'est quelque chose que j'essaie d'appliquer moi-même avec mon fils : ne pas lui imposer des idées toutes faites, mais entretenir un dialogue avec lui. Nous pouvons ne pas être d'accord l'un avec l'autre, mais le plus important est d'en parler et d'essayer de comprendre la position de l'autre. Cet aspect-là m'a intéressé quand j'ai lu le script. Lorsque j'ai commencé la lecture du scénario, j'étais d'abord un peu sceptique, je l'avoue. Parce qu'avec le titre et le début du récit, on se dit que c'est trop parfait, que c'est un père trop idéal. Mais ensuite, Matt met en avant les limites de ce modèle. C'est plus la peinture d'un idéal impossible à atteindre. C'est comme la démocratie - dont cette famille est aussi un peu une métaphore. On doit essayer à tout prix d'y tendre mais on sait qu'une démocratie parfaite n'existe pas. C'est peut-être même impossible. Tout est un travail permanent. Etre père, c'est un travail quotidien, qui doit évoluer et s'adapter. Personne n'est parfait. Et personne n'est totalement mauvais dans le film non plus. Il faut pouvoir mettre de l'eau dans son vin.

Il est question de rester fidèle à ses idéaux dans le film. Comme artiste, comme acteur, comment réussissez-vous à conserver votre intégrité dans l'industrie nord-américaine ?

Il s'agit surtout de se remettre en question, de se réinventer. Il faut savoir profiter des rencontres positives que vous faites, saisir les bonnes opportunités, pas en terme de notoriété, mais par rapport à vos envies, vos désirs, vos convictions. Et, parfois, il faut pouvoir faire des petits compromis, pour atteindre cet équilibre difficile. Mais en ce qui me concerne, cela ne veut pas dire, comme j'entends souvent, faire un film pour l'industrie et un autre pour moi. J'essaie au maximum de de faire des films auxquels je crois sincèrement. Et s'ils ont du succès, s'ils rencontrent un large public, tant mieux pour moi et pour l'équipe. Par contre, je sais que grâce au "Seigneur des Anneaux", j'ai la chance, en participant à un projet de faciliter son financement. Cela me permet de m'investir dans des films auxquels je crois. Le revers de cela, ce que je suis le premier à devoir assurer : si je travaille mal, l'impact pour le film peut être d'autant plus dommageable.

Vous êtes réputés pour faire des recherches sur vos personnages. Est-il encore facile, avec votre notoriété, d'observer les gens dans la rue, de vous immerger dans certains milieux ?

Etonnamment, oui, je n'ai jamais eu de problème. C'est surtout une question d'attitude et de comportement. Nous sommes des animaux : si vous êtes nerveux, si vous êtes stressés, si vous craignez d'être reconnu, les gens vous reconnaissent. Il m'arrive encore de voyager en Europe ou aux Etats-Unis et de passer pratiquement inaperçu. Si vous voulez passer inaperçu, vous pouvez y arriver. Encore une fois, c'est une question d'adaptation.

La particularité, ici, c'est que vous incarnez le père de six enfants. En plus, pour certains des jeunes comédies, vous représentez le mythe "Seigneur des Anneaux". Avez-vous utilisé une méthode particulière pour vous mettre en condition ?

Compte tenu du scénario, nous avons tous dû suivre un entraînement physique accéléré, mais aussi apprendre certaines pratiques spécifiques - découper un mouton, parler certaines langues. Le réalisateur, Matt Ross, avait prévu ces entraînements de façon à ce que nous les suivions ensemble. Nous avons appris à nous connaître, des liens se sont créés, des premières complicités. Et nous n'avons presque pas parlé du Seigneur des Anneaux !