Cinéma Les deux frères comédiens signent un premier film inspiré. Leïla Bekhti et Zita Hanrot y incarnent deux sœurs actrices que le succès sépare.

Mona (Leïla Bekhti), trente ans, court les castings, mais ne décroche aucun rôle. Sa cadette, Sam (Zita Hanrot), entame au contraire le tournage du nouveau film de Paul Brozek (Johan Heldenbergh), un auteur renommé. A court de ressources, Mona emménage chez sa sœur et son compagnon, Tom. Elle s’occupe de leur petit garçon tandis que le couple peine à gérer les absences de Sam, éprouvée par un tournage difficile, sous la coupe de Paul, un réalisateur impérieux (Johan Heldenberg). Mona devient l’assistante de Sam sur le plateau, alors que celle-ci perd de plus en plus pied face aux exigences de Paul.

"Carnivores" est le premier long métrage écrit et réalisé par Jérémie et Yannick Renier. Sous le parrainage de deux autres frères, les Dardenne, qui ont lancé la carrière du premier, et qui officient ici comme producteurs bienveillants, le projet fait inévitablement écho au lien familial et aux carrières respectives des deux comédiens.

L’autobiographie subliminale est toutefois rapidement et heureusement délaissée au profit d’une fiction qui prend les accents d’un thriller léché (images et bande sonore sont particulièrement soignées), bien mené et surprenant dans sa première partie, plus prévisible dans la seconde.

Les Renier ont été à bonne école. Ils savent mener un récit, user de l’ellipse (Jérémie s’est sans doute souvenu de l’impact de sa disparition dans "Le silence de Lorna"), éviter les longues tirades et miser sur l’intelligence du spectateur pour aller à l’essentiel. A la mise en scène, appuyée par la direction de la photo de Georges Lechaptois ("Maryland"), ils s’avèrent même plus efficaces ou inspirés que certains réalisateurs sous la direction desquels ils ont joué. Et se distinguent radicalement de leurs parrains artistiques.

Plusieurs thèmes les ont travaillés à l’écriture. L’opposition des destins des deux sœurs comédiennes, bien sûr, débouchant sur une tension entre jalousie et sentiment d’imposture. Le pourquoi du hiatus est éludé, même si Mona apparaît comme la plus professionnelle des deux. Cela tient-il de la personnalité des deux sœurs, identifiées par des couleurs (rouge pour l’intempestive Sam, bleu pour la cérébrale Mona) ?

Toile de fond intéressante, la brutalité du cinéma est aussi abordée. Prétexte narratif, le harcèlement moral et le cynisme du réalisateur, caché derrière sa démarche artistique, évoque d’autant plus certains débats récents qu’il s’exerce à l’encontre d’une jeune comédienne interprétant une servante violentée par ses maîtres (la Justine de Sade). L’art justifie-t-il tout ? Les deux réalisateurs se gardent de trancher (d’autant plus que ce n’est pas le sujet du film) mais le regard sans fard a le mérite d’une certaine lucidité.

Se greffe, enfin, la place de chacune dans la constellation familiale et la nécessité pour l’une de s’emparer de celle de l’autre, thème qui fait également écho singulier au récent "L’amant double" où Jérémie interprétait deux jumeaux. Avec, comme clé glaçante, ce titre de "Carnivores" qui suggère la violence de certains rapports familiaux, qui peuvent symboliquement s’avérer dévorants.

Si on apprécie la conclusion, sans concession, on en vient à regretter que ces nombreuses pistes sont arpentées si rapidement; sans bouder le plaisir d’un film qui, par sa mise en scène comme par son interprétation, laissera son empreinte dans l’esprit du spectateur. Et donne envie de retrouver ces deux frères à la manœuvre.

Alain Lorfèvre

Réalisation Jérémie et Yannick Renier. Avec Leïla Bekhti, Zita Hanrot, Bastien Bouillon, Johan Heldenbergh, Hiam Abbass… 1h26.