Cinéma Avec tact et détermination, Eric Caravaca dévoile le secret de sa mère. Sidérant.

Il était une fois, en Suisse, un acteur, Eric Caravaca, en tournage dans un cimetière. Alors qu’il se trouve dans la section enfant, il est saisi d’une violente émotion qu’il ne s’explique pas. Tellement poignante qu’il veut comprendre. Cela prendra des années.

Un secret de famille, bien sûr, mais avec une dimension plus profonde et universelle. D’ailleurs, celui-ci est dévoilé d’entrée de jeu par sa maman. Elle n’a pas eu deux mais trois enfants. Eric et son frère ont une grande sœur Christine, morte à l’âge de 3 ans de la maladie bleue, un problème cardiaque. Pourquoi ses parents n’en parlaient-ils jamais ? Pourquoi sa mère a-t-elle supprimé toutes les traces de cet enfant ? Pourquoi a-t-elle brûlé toutes les photos, tous les films ? Pourquoi n’est-elle jamais retournée au cimetière après l’enterrement ?

Malgré le déni, malgré la construction de ce trou noir, cette petite Christine a continué de vivre parmi eux, comme un fantôme au point d’éveiller l’inconscient de son petit frère à la vue des tombes d’enfants.

Eric Caravaca mène une enquête familiale. Mais on n’est pas chez les Kardashian; il procède avec tact, pudeur, respect et aussi avec fermeté, ténacité, bien décidé à aller jusqu’au bout de sa démarche, de son deuil, de sa quête : mettre un visage sur cet enfant disparu voici 50 ans.

Allant de découverte en découverte, il reconstitue le périple géographique de ses parents depuis l’Espagne de ses grands-parents, puis l’installation au Maroc, en Algérie et finalement en France où il est né, comme son frère. Sa sœur, elle, est née au Maroc et est enterrée à Casablanca dans le carré 35. Quelle n’est pas sa surprise de découvrir une tombe impeccable dans cette partie abandonnée du cimetière ! Qui est donc cette femme qui l’entretient soigneusement plusieurs fois par an ? Tout en suivant cette route sinueuse, il recolle les éléments du parcours psychologique de ses parents, de sa mère en particulier.

L’intelligence de Caravaca est d’établir une passerelle entre la petite histoire très intime et la grande histoire. Sa façon d’aborder les événements met le spectateur à distance, en position de voir sans être un voyeur. Ses parents furent, dans les années 50-60, ballottés au gré des guerres d’indépendance qui ensanglantaient le Maghreb. A propos de cette période dramatique, les Etats aussi ont préféré tourner la page, pour recommencer à zéro. Toutefois les horreurs de ces guerres coloniales sont imprimées dans l’inconscient des nations.

"Carré 35" est un film sidérant d’émotion, le récit d’une expérience humaine qui vrille au plus profond de l’âme, d’une exploration de l’inconscient et de ses stratagèmes pour surmonter la souffrance, la honte, la pression sociale.

Eric Caravaca signe une œuvre sans graisse mais avec beaucoup de délicatesse, sans remplissage - 1h07 - mais d’une intensité inoubliable.


© IPM
Documentaire d’Eric Caravaca… 1h07.