Cinéma Entretien A Rome

A l’automne dernier, le 6e Festival international du cinéma de Rome accueillait en sélection officielle "Une vie meilleure" de Cédric Kahn. Venu sans ses acteurs, le cinéaste y rencontrait, souriant et détendu, une poignée de journalistes. A qui il explique qu’il ne s’est que très librement inspiré du livre de Philippe Routier, "Pour une vie plus douce", publié chez Stock en 2009. "Au départ, on est parti de la nouvelle, mais on a mélangé plusieurs récits. Cette histoire de l’enfant et de l’adulte n’était pas la nouvelle. L’idée du film, au départ, c’est celle d’un couple qui se bat pour améliorer sa vie et qui se retrouve dans l’engrenage de la pauvreté. J’avais depuis très longtemps en tête l’histoire d’un garçon et d’un homme qui ne partagent pas de liens de sang, et qui vont apprendre à s’aimer, qui vont se sauver l’un l’autre. Dans mon idée, l’enfant devait aider l’adulte à changer sa vision du monde."

L’un des points forts d’"Une vie meilleure" tient, en effet, dans la relation forte qui unit Guillaume Canet et le tout jeune Slimane Khettabi, une vraie trouvaille. "Quand on cherche un acteur inconnu, enfant ou adulte, c’est comme pêcher un poisson dans la mer. On déploie un large filet pour ramasser le plus de poissons possible. On l’a trouvé par hasard lors de nos recherches. Dans le scénario, le personnage de l’enfant était très basique. Je devais trouver l’enfant qui allait devenir le personnage. J’étais donc plus intéressé par sa personnalité que par son don d’acteur. Dans le scénario, très écrit, très précis, il y avait un espace de liberté pour l’enfant. Le jeu des acteurs, le travail de l’équipe technique se sont organisés autour de cet espace. C’était très difficile pour tout le monde, mais pour l’enfant, c’était formidable. Je suis très content du résultat, je le trouve très bon et très libre. J’aime voir cette liberté à l’écran."

Parfaitement inscrit dans l’époque, "Une vie meilleure" évoque avec force et sans didactisme la crise actuelle. L’idée est née chez Cédric Kahn dès 2008 avec la crise des "subprimes" aux Etats-Unis. "Je me souviens très bien d’un reportage à la télé qui m’avait presque fait pleurer. On racontait l’histoire d’un couple de retraités propriétaire d’une petite maison. Grâce aux "subprimes", ils avaient pu acheter une maison plus grande et finalement, avec l’augmentation des taux d’intérêt, ils avaient été chassés de cette maison et vivaient sous une tente. Ce qui était terrible dans cette histoire, c’est que si on n’était pas venu les tenter avec le crédit pas cher, ils auraient fini leurs jours dans leur petite maison. Finalement, l’espoir de vivre mieux les avait fait descendre beaucoup plus bas que leur condition. J’avais tout le temps cette histoire en tête. On parle toujours de la crise en chiffres, en bilans, mais derrière, il y a des histoires individuelles terribles."

De même, si le personnage d’"Une vie meilleure" chute, c’est qu’il est rongé par l’ambition. Mais cette envie de réussir est-elle personnelle ou imposée par la société libérale ? "Je pense que c’est imposé par la société. On est extrêmement conditionné, dans nos désirs et nos aspirations, par le modèle de société dans lequel on vit. "La vie meilleure", c’est ce que nous vend le monde capitaliste. C’est comme ça qu’on pousse les gens à consommer en général et du crédit en particulier. Je pense que la faiblesse du personnage est de vouloir rentrer dans cette image du bonheur qui nous est vendue. Le trajet du film, pour moi, c’est de se débarrasser de cette image conforme du bonheur pour aller vers son propre bonheur."

Scrupuleusement honnête, le personnage de Guillaume Canet sera contraint de déroger à ses principes pour répondre à la dureté du monde "Je pense que le personnage est profondément honnête. Il va devenir malhonnête par nécessité. Il est lui-même piégé par son honnêteté, car, que ce soient les banquiers ou les marchands de sommeil, ces gens se comportent comme des voyous. Face à des voyous, le seul moyen de s’en sortir, c’est de devenir voyou soi-même "

A Rome, une telle vision de la société française surprend les journalistes italiens, américains ou espagnols, éloignée de l’image dynamique renvoyée par Nicolas Sarkozy "Je ne sais pas quelle image de la France on a à l’étranger, mais je sais qu’en France, la situation est très difficile. Le niveau de pauvreté est très haut, le niveau d’endettement très élevé. Les services publics, qui sont la fierté du système français, sont très dégradés " Pour autant, pour Cédric Kahn, la situation qu’il décrit n’est pas spécifiquement française. "Cette histoire, je pourrais la raconter dans tous les pays occidentaux. Je ne veux pas spécialement dénoncer la situation en France. Je veux montrer que dans le monde capitaliste, où l’on a érigé l’argent comme valeur numéro 1, la vie est très difficile pour ceux qui n’en ont pas "

Pour autant, d’un point de vue cinématographique, les références du réalisateur pour "Une vie meilleure" sont tout sauf contemporaines "J’ai beaucoup pensé au "Voleur de bicyclette" en faisant ce film. J’avais l’image de ce père qui traîne cet enfant dans la vie. Ils deviennent comme des compagnons de galère. Quand je pensais à l’enfant, je pensais beaucoup au cinéma italien, parce que dans les films italiens, les enfants sont souvent extraordinaires. Ce qui n’est pas le cas dans les films français "