Cinéma Emmanuel Courcol signe un premier film dépaysant et subtil sur les traumas d’après 14-18.

Le premier plan est aussi inoubliable que prémonitoire. En fait, il faut pas mal de secondes avant de comprendre ce qui se passe à l’écran, de comprendre qu’on s’approche à toute à toute vitesse de la Terre. De plus en plus près, on entend du bruit maintenant. Celui des bombes, des explosions, de la guerre. Est-ce une rivière qu’on distingue, creusant son lit entre deux falaises ? Non, c’est une tranchée. L’enfer plutôt, les obus pleuvent, un capitaine rassemble ses soldats. Un homme nu court. La seconde suivante, il est pulvérisé.

Quelques années plus tard. 1923. Encore une belle scène. Un jeune homme regarde à la fenêtre. Sa mère lui présente une jolie dame venue lui parler dans le langage des sourds et muets. Il ne la regarde même pas, alors elle s’en va. La mère le réprimande et puis on s’aperçoit que la jeune femme lui parle avec les mains de l’autre côté de la rue. Le contact est établi. Le spectateur, lui, est perdu, mais il aime cela, car le voila à présent en Haute-Volta, dans un camion Brasier, conduit par le fameux capitaine des tranchées. Il va de village en village, avec son aide de camp noir qui raconte ses exploits à Verdun, avec le casque, la baïonnette et le porte-bonheur, une petite tour Eiffel autour du cou. On se dit que c’est une petite séquence pour planter le personnage. Mais non, on ne quitte plus l’Afrique.

Où ce premier film d’Emmanuel Courcol va-t-il nous conduire ? Sa destination, on s’en rend compte progressivement, c’est le trauma de chacun à la suite de cette guerre. Il se voit très bien chez certains alors qu’on ne le devine même pas chez d’autres. Mais tous sont marqués. Sans même avoir foulé le champ de bataille, comme les femmes qui le cachent bien.

Chacun se débrouille, chacun réapprend à vivre tout en luttant, pas à pas, avec le handicap d’une blessure, le poids d’un sentiment de culpabilité. Chacun essaie, à sa manière, de faire reculer la terreur, tout en sachant que c’est impossible. Voila ce que raconte "Cessez-le-feu", un regard sur l’après-guerre, la Grande guerre et toutes les autres. Sans héros et sans pitch, mais avec autant de personnages, que de secrets intimes et de suspenses personnels.

Pour un premier film, Emmanuel Courcol ne manque pas d’ambition, de lyrisme, de moyens non plus. Mais ce qui séduit, c’est tout à la fois sa façon impressionniste de conduire le récit par petites touches, le choix de ses décors, l’attention aux costumes et surtout sa direction d’acteurs.

Celle-ci est définie dès le générique. Quelques secondes de mystère avant d’identifier quelque chose de précis et de familier. Et progressivement, on découvre, surpris, ce qui vrille sous la surface. Romain Duris, le capitaine apporte une modernité à la troupe composée de Grégory Gadebois, Céline Sallette, Julie-Marie Parmentier et les autres. L’interprétation est épurée et subtile, singulière et dense.

Acteur, puis scénariste, Emmanuel Courcol n’a pas raté son départ comme réalisateur à près de 60 ans.


Réalisation, scénario : Emmanuel Courcol. Avec Romain Duris, Céline Sallette, Grégory Gadebois, Julie-Marie Parmentier, Wabinlé Nabié… 1 h 43.