Cinéma

Noël en décembre - Grand prix de l’UCC (Union de la Critique de Cinéma) en janvier. C’est une tradition depuis soixante ans, les critiques de cinéma des principaux médias du pays (flamands et francophones réunis) se rassemblent le premier samedi de l’année pour déterminer le film qui a le mieux contribué "au rayonnement de l’art cinématographique" au cours des douze derniers mois.

Cette désignation se déroule en trois temps. Première étape, chaque critique établit sa liste des dix meilleurs films. Deuxième étape, parmi les vingt premiers, cinq sont choisis à l’issue d’une soirée de discussions qui se tient à la mi-décembre. Troisième étape, le premier samedi de l’année se déroule le déjeuner-débat suivant un déroulé immuable. Chaque film nominé est défendu par un avocat, les nouveaux membres sont commis d’office. Après les plaidoiries, des tours de vote sont organisés et le moins bien classé passe à la trappe. Entre chaque tour, les arguments volent pour récupérer les voix du film éliminé.

C’était au temps de Sélim, Théodore…

C’était le moment où Sélim Sasson (RTBF), Marcel Croës (RTBF), Théodore Louis ("La Libre Belgique") ou Jean Leirens ("La Cité") lâchaient la petite phrase pouvant faire basculer un membre indécis d’un camp à l’autre. Celle qui est restée dans les mémoires fut prononcée par Paul Krellstein (RTBF).

Cela se passe en janvier 1988 au Béarnais qui fut durant des dizaines d’années le théâtre gastronomique du Grand prix. Deux films étaient au coude à coude, "Les Ailes du désir" de Wim Wenders et "My Beautiful Laundrette" de Stephen Frears. Patrick Duynslaegher ("Knack") bataillait pour Frears et sa wasserette en se moquant des collègues francophones qui prononçaient Wim Wenders à la française : "Vim Venders". Paul Krellstein eut alors ce mot : "Il va falloir choisir entre Vim et Omo", double jeu de mots moussant. Wenders l’emporta et Pierre Thonon ("Pourquoi pas"-"L’Echo"), président des décennies durant, commanda le champagne.

Penn lancé et Peckinpah relancé

Pour fêter cet anniversaire, Cinematek projettera l’intégrale des Grands prix, même le tout premier complètement oublié : "Le carrousel fantastique" d’Ettore Giannini. En revanche, le trio 58-59-60 fait rêver : "Douze hommes en colère" de Sidney Lumet - "Les sentiers de la gloire" de Stanley Kubrick - "Hiroshima mon amour" d’Alain Resnais.

Une légitime fierté de l’UCC date de 1961 quand elle décerna son prix au débutant Arthur Penn pour son premier film "The Left Handed Gun" ("Le gaucher"). Cela attira l’attention de la presse française et permit au film de sortir en France. L’UCC allait persister en accordant, deux ans plus tard, à nouveau son prix au jeune réalisateur américain pour "Miracle en Alabama" ("The Miracle worker"). Seul Kubrick reçut aussi deux fois le prix ("Les sentiers de la gloire" - "Dr Folamour"). Si l’UCC a fait connaître Arthur Penn en Europe, elle a aussi relancé Sam Peckinpah grâce au prix attribué à "Coups de feu dans la Sierra" en 1964.

C’est que jusque dans les années 90, le Grand prix signifiait une deuxième vie pour le film qui revenait en salles tout auréolé. Cette resortie profitait souvent d’un gala en présence du réalisateur ou d’un acteur. En 1992, l’ambassade de Nouvelle-Zélande avait invité Kerry Fox à emporter le prix de Jane Campion pour "Un ange à ma table" et Gong Li était sublime sous les lanternes rouges, emportant le trophée pour "Epouses et concubines" de Zhang Yimou en 1993.

En 1978, braquant le projecteur sur "Harlan County", le documentaire de Barbara Kopple, l’UCC allait même changer le paysage de la distribution belge en permettant à un distributeur marginal, Cinélibre, de rentrer dans le circuit. Aujourd’hui Cinélibre devenu Cinéart, est un poids lourd de distribution indépendante.

Un œil attentif remarquera qu’aucun film belge ne figure parmi les 60 Grands prix. Pas chauvins les critiques ? Non, parallèlement l’UCC remet le prix Cavens - du nom de l’un de ses membres - réservé à la production belge.

Pour tous les goûts

Rendez-vous donc le 1er décembre à Cinematek à Bruxelles où Olivier Clinckart, actuel président de l’UCC, lancera la rétrospective en introduisant le dernier Grand prix en date : "Mud" de Jeff Nichols. Jusqu’au 28 février, il y en aura pour tous les goûts, du classique ("Elephant Man" de Lynch), de l’ovni ("Distant Voices, Still Lives" de Terence Davies), du chef-d’œuvre ("Les Ailes du désir"), du musical ("Cabaret" de Bob Fosse), de la comédie ("Zelig" de Woody Allen), de la terreur ("Old Boy" de Park Chan-wook), de la fresque ("La meglio gioventù" de Marco Giordana), du finlandais ("Au loin s’en vont les nuages" d’Aki Kaurismäki), du Japonais ("Dodes’kaden" d’Akira Kurosawa), le meilleur ("In the Mood for Love" de Wong Kar-wai) et le pire ("Antichrist" de Lars von Trier).

Du 1/12 au 28/2. www.cinematek.be