Cinéma

On connaît beaucoup d'exemples de frères coréalisateurs, mais père et fils, c'est pratiquement une première. Comment est née cette collaboration ?

Claude Miller : depuis vingt ans, j’ai un dialogue de cinéma avec Nathan. Il a été assistant jusqu’à "Le Sourire". Puis, à partir du moment où j’ai tourné à deux caméras, je lui ai demandé de s’occuper de la deuxième caméra. Cette collaboration n’a rien à voir avec le côté père/fils, en fait. On aurait sans doute travaillé ensemble quoi qu’il arrive. C’est un prétexte qui a permis d’aller un peu plus loin.

Nathan Miller : c’est un désir de producteur. Jean-Louis Livi est à l’origine du projet. Il avait signé avec Claude pour un film, et moi je devais en faire un autre avec lui - qui ne s’est finalement pas fait. Mais Jean-Louis m’a stupéfié en proposant de faire ce film avec Claude. Il m’a désinhibé par rapport à la position. Et c’était une proposition que je ne pouvais pas refuser : faire mon premier film avec Claude, dont c’est le dix-septième. Mais j’ai quand même mis deux mois à me décider.

Comment vous êtes-vous réparti la tâche ?

Nathan : par affinités, on s’était dit que Claude s’occuperait des comédiens et moi de la caméra. Mais pendant les essais, on s’est rendu compte au bout de deux heures que ce serait l’enfer. Claude tourne en se plaçant derrière le combo (l’écran de contrôle sur le plateau). Il fabrique le film et dirige les comédiens à partir d’une image. Moi, de par mon expérience de cadreur, je déteste le combo, je me place à côté de la caméra. Je travaille en direct. Du coup, sur le plateau, ça ne marchait pas. Il y avait tout le temps un décalage. En deux heures, la tension était palpable. Claude s’est levé et m’a pris dehors : "Ça ne marche pas. Tu vas tout faire, et moi, je serai derrière le combo, tel Salomon. Et quand je sentirai que quelque chose ne va pas, je viendrai te le dire à l’oreille." Cela revenait à me donner les clés de la voiture. Ce fut mon deuxième cadeau après celui de Jean-Louis. C’est un peu comme faire de l’escalade avec un fil de vie. On peut oublier le fil de vie, mais comme on sait qu’il est là, on peut prendre des risques qu’on ne prendrait pas autrement. Pour les comédiens, ce fut un peu désarçonnant : certains n’ont pas tout de suite compris pourquoi "Claude Miller" ne leur parlait plus du jour au lendemain.

Claude : j’ai eu le sentiment que c’était l’un ou l’autre qui devait avoir cette position de direction unique. Et à cause du statut de "fils de ", je trouvais que c’était mieux que ce soit Nathan qui prenne les choses en main.

A l'origine, c'était un film développé pour Jacques Audiard, sur un scénario de Alain Le Henry. Comment est-ce devenu un film de Claude et Nathan Miller ?

Claude : si on remonte plus loin, c’est même d’abord un article de trois pages d’Emmanuel Carrère sur un fait divers. Audiard a proposé l’idée d’une adaptation à Livi et Alain Le Henry a écrit le scénario. Puis, pour des raisons de calendrier, Audiard a dû se défaire du projet - mais il ne s’en est pas désintéressé : il est toujours coproducteur. Comme j’avais fait "La petite voleuse" d’après Carrère, Livi a pensé que ça pourrait m’intéresser.

Qu'est-ce qui vous a intéressé ?

Claude : un thème qui m’a souvent intéressé : la façon dont un enfant gère ses parents. Ça me touche, et ça m’excite. Et il y avait cette conclusion très violente qui m’interpellait. J’aime essayer de comprendre comment on en arrive à des situations pareilles. J’aime l’empathie pour ce qui apparaît comme politiquement non correct. J’ai une curiosité pour tout ce qui relève de la nature humaine.

Vous avez adopté une forme assez brute pour la mise en image, quelque chose de très direct.

Nathan : j’avais le pressentiment que pour raconter une histoire aussi énorme, il fallait une mise en scène discrète. On a décidé très vite de se passer de musique illustrative, sauf à un moment, comme dans "Meurtre d’un bookmaker chinois" de Cassavetes, où il y a cet air de jazz après le meurtre - on trouvait cette séquence géniale. On avait aussi en tête les Dardenne - sans prétendre faire ce qu’ils font. Disons que c’est plus proche d’eux que de Douglas Sirk ! Ce qui nous a aussi influencés dans le choix de la forme, ce sont les comédiens. Quand on a un phénomène physique comme Vincent Rottiers, vous avez envie de le filmer tout le temps, d’avoir en permanence la caméra sur lui.

Claude : Vincent fait partie de ce que j’appelle "la grande race des regards bleus". Les yeux bleus, c’est très fort en termes de cinégénie. Le film s’est aussi asséché au montage. On avait énormément de matière. On a vraiment été jusqu’à l’os.

Vous gérez très bien les flash-back. Dès le premier, on comprend qu'on voit Thomas jeune. Ce qui n'était pas évident.

Nathan : ça fait partie des audaces dont je parlais. On a tourné ce plan sans être sûr que ça marcherait. On a été très surpris au montage. Le film n’était pas comme ça jusqu’à une semaine avant la fin du tournage. L’idée d’ouvrir le film sur un plan de Vincent nous plaisait. Et quand le raccord se fait plus loin dans le film, ça marche vraiment.

Il y a ce décalage entre le monde bourgeois des parents de Thomas et son choix de travailler comme mécano dans un garage - comme un rappel de ses origines.

Claude : c’est intéressant, parce qu’en réalité, il y a une scène qu’on a coupée, où l’on montrait que son père était un cadre de ce garage, et que c’est ainsi que Thomas commence à y travailler. C’était comme ça dans la véritable histoire. Sans cette scène, il ne reste que le statut de mécano de Thomas. Mais cette lecture ne dessert par le film.

Traiter de destinées réelles, même en changeant les noms, ne pose-t-il aucun problème juridique ou moral ?

Nathan : on s’est posé la question. Juridiquement, en France, quand un fait divers est jugé au pénal et rendu public, il est du domaine public. Les protagonistes ne sont pas "propriétaires" de leur procès. Reste évidemment leur droit moral, par exemple s’ils se sentent diffamés.

Claude : j’ai la conscience tranquille, parce que j’ai le sentiment que le film n’est blessant pour aucun des personnages principaux.

Nathan : nous avons beaucoup aimé les deux personnages principaux. Notre regard a toujours été bienveillant, nous ne jugeons pas.

Reverra-t-on "un film de Claude et Nathan Miller" à un générique ?

Nathan : on continuera tant qu’on y trouvera du plaisir.

Claude : pour le moment, nous avons des projets chacun de notre côté. Mais j’ai eu de bonnes sensations sur le tournage. En regardant Nathan, je me disais que je devais un peu ressembler à ça quand j’avais son âge et que je débutais dans le métier.