Cinéma Une révélation et des images inédites masquent des blancs et des clichés.

Le diable m’a traquée, mais en vain". Whitney de Kevin McDonald s’ouvre sur cette "confession" livrée en 2002. Whitney Houston, on le sait, fut finalement rattrapée à 48 ans par ses démons dans une baignoire du Beverly Hills Hilton en 2012.

Les destins tragiques de star nourrissent régulièrement documentaires et biopics, suivant le même storytelling : enfance pauvre ou modeste (Whitney Houston a grandi à Newark, ghetto noir de New York), talent précoce (première chanteuse de la chorale de son église), début de carrière fulgurant (elle est signée par le patron d’Arista Records, Clive Davis), novatrice (première chanteuse noire prisée des Blancs dans l’Amérique de Reagan), succès fulgurant, fortune, mariée, trompée, droguée, déchue,… Le piège de toutes les biopics est de réécrire en deux heures l’histoire d’une vie à l’aune de sa conclusion.


Kevin McDonald, réalisateur réputé et célébré de documentaires (Touching the Void (2003) ou Marley (2012)), ne fait pas exception ici. Plus axé sur la vie que sur l’œuvre, son documentaire se distingue moins par sa narration que par son art du montage et du rythme et l’accès à quantité d’archives inédites - parfois exploitées avec complaisance.

La carrière de Houston offre potientiellement beaucoup d’angles d’analyse. McDonald les effleure tous, mais n’en creuse pratiquement aucun : son identité afro-américaine diluée par opportunisme commercial, son mariage houleux avec l’un des bad boys du rap, Bobby Brown, l’influence réelle de sa mère, choriste à la carrière solo frustrée, et de ses cousines Dione et Dee Dee Warwick. On parle peu musique (hors une séquence sur sa célèbre interprétation de l’hymne national américain au Super Bowl de 1991).

Incontournable, sa dépendance aux drogues est traitée entre déni éhonté (Bobby Brown :" ça n’a rien à voir avec sa mort") et aveux candides (un frère se vante d’avoir trouvé de l’héroïne n’importe où en tournée - "Même au Japon !").

McDonald a eu l’herbe coupée sous les pieds par le documentaire Can I Be Me ? de Nick Broomfield. Sorti l’an dernier, celui-ci ouvrait un placard, chassant un outing posthume : Whitney Houston était bisexuelle.

Comme le docu de McDonald est produit par l’ex-manager de la star et ses ayants droit, le réalisateur leur offre un droit de réponse de facto. Qui tient du non-commentaire : les témoignages du film de Broomfield sont essentiellement passés sous silence.

Robyn Crawford, dont la proximité avec Whitney Houston a nourri des interrogations sur sa sexualité, "n’était personne" assure Gary Houston, contre l’évidence (d’amie d’adolescence à directrice artistique sur ses tournées, Crawford fit partie du premier cercle de la star pendant deux décennies).

Mais le réalisateur s’en va aussitôt sonder le fond du placard. Et il trouve derrière le double fond une petite bombe qu’il balance aux deux tiers de son film. Si l’histoire est vraie, elle est d’autant plus tragique que le secret fut bien gardé, tabou familial honteux. Mais le réalisateur ne peut rien prouver. Il dispose de deux témoignages indirects et du silence glaçant de Cissy Houston (qui a publié un démenti officiel après la première du film).

McDonald extirpe néanmoins des commentaires péremptoires, qui lui permettent, selon une autre antienne des biopics, d’en faire la source de tous les maux. C’est le degré zéro de l’investigation, le prêt-à-penser de la psychanalyse (faut entendre l’analyse de l’ex-manager reconverti thérapeute…).

Dans un film où une séquence chasse l’autre, le sujet est traité à l’emporte-pièce. Comme le réalisateur a du métier et des tonnes d’archives à sa disposition, il en met plein les yeux et plein les oreilles mais ne comble pas les vides, a fortiori celui du placard qu’il ouvre. Whitney reste un mystère. Si ses démons l’ont emportée, elle les a aussi gardés avec elle.

Réalisation : Kevin McDonald. 2h

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