Depardon, si loin, si proche

Fernand Denis Publié le - Mis à jour le

Vidéo
Cinéma Entretien à Cannes

Raymond Depardon et Claudine Nougaret font désormais tout à deux, même les interviews. Mais ce jour-là, après avoir attendu un bon moment les auteurs de "Journal de France", Claudine Nougaret est la seule à se présenter au rendez-vous. Sans explications. On apprendra plus tard que Raymond a écourté son séjour à Cannes pour répondre, précipitamment à une commande hollandaise.

Comment s’organise le tandem Depardon–Nougaret ?

Raymond fait la réalisation et la photo; je fais de la production et le son. C’est le premier film où j’apparais. Chez nous, l’image est masculine et le son est féminin. Ça faisait très longtemps que Raymond voulait un film avec ses archives, et je ne voulais pas faire un film nostalgique. Il a pris corps quand j’ai eu cette idée de reconstituer son travail photographique sur la France, de le filmer au présent. Raymond est devenu un acteur de son propre rôle. On a installé deux caméras sur le camion, et il était libre de parler, mais pas au passé, il fallait qu’il parle au présent.

Raymond s’est occupé des archives, il a travaillé pendant six mois avec une assistante. On a tourné le film, et puis, il s’est replongé dans ses archives. Et je me suis occupée de la réalisation, du montage. Ensuite, j’ai écrit la voix off. Forcément, on n’était pas d’accord, on s’est bien bagarré.

L’un était pour une structure chronologique et l’autre thématique ?

On a essayé plusieurs structures, et on s’est rendu compte que c’était idiot de se priver du parcours. On a fait ce film pour les jeunes qui ont envie de travailler l’image, et partir de la chronologie, nous a vite paru évident. C’était important de montrer qu’on est mauvais quand on débute; il filme ses pieds, il suit les gens. C’était important de désacraliser le geste cinématographique. On commence tout petit, on progresse en travaillant. Et puis, beaucoup de photographes reviennent sur leur passé, regardent leurs planches contact, et parfois se disent : cette photo que je n’ai pas choisie il y a 15 ans, c’était pourtant la bonne. C’est un peu la démarche du film.

Raymond Depardon y apparaît comme un homme paradoxal animé par des forces antagonistes, la mondialisation d’un côté, le terroir de l’autre.

On ne peut pas retourner la caméra sur soi si on n’a pas filmé les autres. Il faut avoir 25 ans d’images pour y arriver. Pour pouvoir aller très loin, il faut avoir des racines. Sa force, c’est de ne pas renier ses racines. Il a fondé l’agence Gamma, mais c’est à 40 ans, après avoir parcouru le monde, qu’il a photographié sa ferme natale. Il devait avoir vu le monde entier pour pouvoir photographier la France. Mais c’est aussi un film sur la révolution industrielle que nous sommes en train de vivre. Le numérique envahit tout, et c’est un peu le film de la dernière chance, car les négatifs étaient dans des labos en train de fermer. Toute la filière de photochimie est en train de disparaître, à tel point que si on avait entamé ce projet un an plus tard, il n’aurait plus été possible. En même temps, sans le numérique, on n’aurait pas pu le faire non plus. Le film parle de cette révolution.

Il y a le grand écart entre le bout du monde et le terroir, mais aussi entre l’actualité chaude, les guerres, les personnalités, et ceux qui vivent hors de l’actualité, les malades mentaux, les petits agriculteurs…

Pour arriver à voir ce que justement on ne voit pas, il a fallu passer par tout cela. Passer par la guerre, avoir été prisonnier, avoir le feu en soi pour atteindre cette sérénité. Cela dit, il n’est jamais calme. Il est toujours aux aguets. C’est ce que raconte le film : pour arriver à photographier, il faut avoir la distance de ce qu’il a vu dans le monde entier. Pour aimer ce qui est proche, il faut avoir fait le tour du monde. Ce n’est pas un film de cartes postales, on ne montre pas la tour Eiffel, mais une France qu’on voit sans la regarder. Normalement, en sortant du film, votre regard doit avoir un peu changé. On ne doit plus regarder les pâtisseries et les bureaux de tabac de la même façon. Et s’il est une chose qui a frappé Raymond après avoir ainsi quadrillé la France, c’est que la province est très moderne. On y est très actif sur le plan de la géothermie, des panneaux solaires, alors que les centres-villes, ces technologies sont peu utilisées.

Que s’est-il passé pour que vous sortiez de l’ombre après 25 ans ?

Je suis tombée gravement malade à la fin du dernier film, "La vie moderne". Je pense que ce film est empreint de cela. J’ai côtoyé la mort, et après, je me suis dit : "Je parle, j’arrête de me cacher." Et Raymond m’a fait de la place. Ce que j’aime le plus chez Raymond, c’est le dialogue. On parle sans arrêt d’image et de son, de film. On est toujours en mouvement de fabrication de film. Mais c’est fatigant, car on ne fait que travailler.

En sortant de l’ombre, vous avez apporté vos disques avec vous ?

C’est quelque chose qu’on s’était interdit jusque-là, car on donnait la parole aux gens, on respectait les silences, on respectait un climat de son direct. Et là, on a aussi décidé de se faire plaisir, on y est allé à fond. En musique. Patti Smith nous a permis de donner un côté rock au film. Le fait qu’il conduise son camping-car nous permettait de mettre de la musique; Bashung et tout ce qu’on aime.

“Journal de France”, c’est un temps de pause ?

Plutôt une étape. Il va nous permettre d’ouvrir des nouvelles portes. Raymond était très impatient de faire ce film, et on va pouvoir passer à autre chose.

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