Cinéma

Disparu des suites d’un cancer en 1990, Alan Clarke est aujourd’hui un réalisateur méconnu, sinon inconnu, malgré l’impact qu’il exerça durant sa carrière prématurément interrompue : avant les Dardenne, avant Lars Von Trier, avant Bruno Dumont, avant la Nouvelle Vague roumaine, il imposa un cinéma cûment réaliste, en prise directe avec la réalité de son époque. Quatre de ses films, qu’on put voir à la télévision dans les années 1980, mais invisibles pour la plupart depuis, ressortent en coffret. De la même génération que Ken Loach ou Stephen Frears (il est né en 1935, un an avant Loach), Alan Clarke abordait tous ses films par le prisme de la réalité. Il accordait une attention toute particulière aux laissés-pour-compte de la société, les "merdeux", comme il les qualifiait avec une certaine forme d’affection. Ce qu’un documentaire ne pouvait montrer - parce que tabou ou impossible à filmer -, il le reconstituait avec rigueur et force.

Ancien mineur reconverti metteur en scène de théâtre à la fin des années 50, Alan Clarke commença à réaliser des fictions pour la BBC durant la deuxième moitié des années 60. Sa démarche suivait celle du Free Cinema. Excellent directeur d’acteur, en quête de la vérité de l’interprétation, Clarke peaufina petit à petit un style épuré qui atteignit sa maturité avec "Scum", à la fois apogée de sa carrière à la BBC et point de rupture avec celle-ci. D’abord réalisée en 1977, sous forme de téléfilm, cette plongée crue et sans concession dans l’univers d’une maison de correction pour jeunes délinquants fut censurée par la chaîne publique. Sa direction refusa de diffuser cette mise en lumière du racisme, de la violence et des abus du système. Outré, Clarke retourna le film avec les mêmes acteurs pour le cinéma en 1979. Les deux versions sont présentées dans le coffret.

Trois ans plus tard, le réalisateur mettait en exergue un autre maux de la Grande-Bretagne en ce début des années 1980. "Made in Britain" brossait le portrait, sans concession, mais sans jugement, d’un jeune skinhead, croix gammée sur le front. Encore une fois, dépassant la simple condamnation du personnage, Clarke, construisant son film sur une base documentaire, s’attache à montrer en quoi cette graine de violence est le pur produit de son époque et de sa société. Les qualités formelles et narratives de cette œuvre, qui n’a pas pas pris une ride, sont transcendées par l’interprétation de Tim Roth, alors jeune comédien inconnu.

Le schéma est identique dans "The Firm" (1988) qui révélait, cette fois, Gary Oldman. Honnête agent d’assurance, il se transformait en hooligan brutal et sans pitié, membre de l’Inter City Crew, club de supporters de West Ham United (et basé sur l’authentique Inter City Firm qui sévit dans les gradins anglais dans les années 1970-1980). Dénué de musique, du début à la fin, tourné à nouveau dans une forme plus factuelle que dramaturgique, "The Firm" annonce tout un pan du cinéma réaliste des années 1990-2000, dont celui des frères Dardenne.

Le moyen métrage, "Elephant" (1989), est le quatrième coup de poing du coffret. Sans surprise, cette œuvre a influencé le film éponyme de Gus Van Sant (qui le reconnaissait dès la sortie de son film) : on y suit, à coup de travelling, une série de meurtres perpétrés sans qu’aucune parole ne soit prononcée, ni aucune identité révélée. Si l’on sait et se souvient qu’il fut tourné à Belfast, sa dimension politique est évidente : Clarke, fatigué de tous les reportages et documentaires sur l’interminable guerre civile, ramène les faits à leur froide évidence. Derrière la rhétorique identitaire des protestants ou des catholiques, se cachent tout simplement des meurtres. De couloirs en pelouses, le réalisateur expose cette terreur à l’état brut, mais sans jamais la sublimer comme dans le cinéma commercial.

Encore une fois dénué du musique, marquant par ses amples et fluides mouvements de caméra (Clarke était un adepte de la steadycam), destinés à impliquer le spectateur sans toutefois manipuler ses émotions, "Elephant" souligne l’influence déterminante de Clarke. Il est bluffant de voir ce que la Palme d’or 2003 du Festival de Cannes lui doit formellement. On note au générique la présence d’une jeune producteur, Danny Boyle - dont les antihéros de "Trainspotting" doivent aussi quelque chose à ceux de Clarke. "The Firm" fit l’objet d’un remake par Nick Love en 2009, "Scum" fut refait aux Etats-Unis par Kim Chapiron en 2010, sous le titre "Dog Pound".

Si le réalisateur reste méconnu, surtout de ce côté-ci du Channel, c’est qu’il a fait l’essentiel de sa carrière à la télévision. Ce qui vient rappeler combien la télévision britannique et la BBC en particulier - malgré sa réaction à "Scum" - furent un écrin de création et d’expérimentation, au service d’un regard aigu porté sur la société anglaise et européenne. Si la maladie ne l’avait pas emporté, il est probable que Clarke aurait encore livré quelques chefs-d’œuvre. A l’instar de ses confrères Ken Loach, Mike Leigh et Stephen Frears, peut-être aurait-il même imposé son regard au grand écran... et fait de l’ombre à certains de ses (nombreux) disciples actuels.

Coffret Alan Clarke. 5 films et un documentaire : "Director : Alan Clarke". Potemkine/Agnès B