Cinéma

Gus Van Sant signe un beau portrait du cartooniste alcoolique et handicapé John Callahan, incarné par Joaquin Phoenix.

Dans un restaurant chic, un serveur empressé, un bras arraché, demande à un client anthropophage : "Vous désirez autre chose Monsieur ?" Reconnaissables entre tous, les dessins de l’Américain John Callahan, décédé en 2010, pratiquent un humour ravageur et décalé, s’attaquant à tous les sujets qui font mal à l’Amérique : racisme, handicap, politique… Pendant 27 ans, il a fait hurler de rire, autant que s’indigner, les lecteurs du "Willamette Week", petite revue d’Oregon, du "Los Angeles Time" et de nombreux autres titres de presse américains prestigieux.

Si le trait de Callaha n’était si pur, si hésitant aussi parfois, c’est que le dessinateur était tétraplégique, suite à un grave accident de voiture à Los Angeles en 1972, alors que lui et son chauffeur d’un soir rentraient au radar d’une tournée des bars mémorable. Ce qui a permis à Callahan de reprendre sa vie en mains ? Les 12 étapes du programme des Alcooliques Anonymes…

Alcoolisme, handicap, foi, rédemption… Voilà un sujet hollywoodien particulièrement casse-gueule, que Gus Van Sant affronte avec un certain brio dans "Don’t Worry, He Won’t Go Far on Foot". Si le cinéaste américain se sort haut la main de cette histoire édifiante, c’est qu’il a su trouver le bon équilibre pour ne pas verser dans le cliché lénifiant. Evitant le prêchi-prêcha, il attaque néanmoins son sujet frontalement, en évoquant les différentes étapes du parcours vers la sobriété des AA sans chercher à biaiser ou à se montrer ironique.

Le bon équilibre, le cinéaste le trouve évidemment aussi grâce à son héros, très caustique. Maniant le second degré et l’auto-dérision comme une seconde nature, Callahan se moque sans cesse de lui-même, permettant dès lors au spectateur de rire aussi face à certaines situations grotesques. Pas facile en effet, quand on n’a plus l’usage de ses bras ni de ses jambes, de mettre la main sur une bouteille de vodka…

Van Sant peut aussi se reposer sur un casting épatant. A commencer par Joaquin Phoenix dans un rôle en or pour un acteur hollywoodien. Comme toujours habité, il livre une prestation exemplaire, à la fois dans la retenue et l’exubérance, laissant percer à chaque plan le rire intérieur et le drame intime que vit cet homme coincé avec lui-même pour le restant de ses jours. A ses côtés, Jonah Hill est absolument hilarant dans le rôle de son sponsor, riche homosexuel pas piqué des vers, tandis que Jack Black joue avec délectation les compagnons de beuverie… Tous contribuent à la légèreté d’un film qui, sans les éviter tous, déjoue la plupart des pièges du grand film hollywoodien sur la rédemption.

Scénario, réalisation et montage : Gus Van Sant (d’après l’autobiographie homonyme de John Callahan). Photographie : Christopher Blauvelt. Musique : Danny Elfman. Avec Joaquin Phoenix, Jonah Hill, Rooney Mara, Jack Black, Udo Kier… 1 h 53.`

© IPM