Cinéma Pablo Larraín livre une comédie noire sur un club de prêtres pas très catholiques. Après s’en être pris deux fois à la dictature de Pinochet, le cinéaste chilien braque cette fois sa caméra vers les travers de l’Eglise chilienne. Pas joli, joli… 

El Boca, petite ville reculée du Chili au bord de l’océan Pacifique. Dans la pénombre de l’aube, un homme entraîne un lévrier en le faisant littéralement tourner en rond derrière un leurre. Le dimanche suivant, une femme participe à une course avec le chien, tandis que quatre hommes suivent le spectacle de loin, à la jumelle. Les cinq se retrouvent autour de la table pour partager un repas dans une petite maison anonyme… Qui sont les membres de cet étrange club ? Qu’est-ce qui peut bien les réunir ?

Pablo Larraín ouvre son film de façon magistrale, en maintenant un vrai suspense, souligné par une musique crépusculaire. Avant de lever le mystère, avec l’arrivée d’un nouveau membre de cet étrange club. Il s’agit d’un prêtre catholique qui, comme ses collègues, vient trouver ici refuge dans l’anonymat, après avoir commis des actes condamnables. Mais celui-ci est suivi par l’un des enfants de chœur qu’il a abusés. Un marginal qui risque de venir rompre l’harmonie retrouvée. Surtout lorsque, à bout, le prêtre finit par se tirer une balle dans la tête et qu’un émissaire de Santiago débarque pour fermer la "maison"…

Depuis des décennies, l’église catholique chilienne cache des dizaines de prêtres ayant fauté gravement, pris notamment dans des affaires de pédophilie qui auraient pu faire scandale si elles n’avaient ainsi été étouffées. Ce sujet fort, le cinéaste chilien s’en empare frontalement, comme pour le référendum contre Pinochet dans "No" ou la dictature pinochiste dans "Post Mortem". Et une nouvelle fois, Larraín change de style. Il opte ici pour la comédie noire, presque grotesque par moments, pour dénoncer l’hypocrisie d’une église incapable de faire face à ses moutons noirs, incapable de les confier à la justice des hommes. Toujours aussi radical dans son discours, Larraín fait sans doute preuve ici d’un peu moins de finesse, quitte à déforcer quelque peu son sujet, qui prend parfois des allures de grosse farce.

Mais le Chilien impressionne à nouveau par la rigueur de sa mise en scène, aux choix tranchés. Constamment sous-exposée, l’image donne un sentiment d’oppression en accord avec la crise morale que traversent les personnages, avec le récit des horreurs commises en toute impunité. Des horreurs qui contrastent avec la douceur des chants religieux de ces prêtres, des hommes affables dans le déni de leurs crimes.

Dommage que, commençant si fort, "El club" donne ensuite un peu le sentiment de faire du surplace dans sa narration. Par sa morale cynique et son regard sans concession sur une réalité cachée de son pays (et de bien d’autres, l’Eglise catholique ayant encouragé cette pratique du secret un peu partout dans le monde, jusque chez nous), Larraín reste cependant l’une des voix les plus passionnantes du cinéma sud-américain contemporain.


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Réalisation : Pablo Larraín. Scénario : Guillermo Calderón et Daniel Villalobos. Photographie : Sergio Armstrong. Musique : Carlos Cabezas. Avec Roberto Farías, Antonia Zegers, Alfredo Castro, Alejandro Goic… 1h38


Pablo Larraín : "J’ai été élevé dans la religion catholique, mais après je suis devenu réalisateur"

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Présenté à la dernière Berlinale, "El Club" a impressionné le jury de Darren Aronofsky, qui lui a remis le Grand prix du jury. Un Ours d’argent mérité pour un film fort où Pablo Larraín s’attaque une fois de plus sans concession aux travers de la société chilienne. Après la dictature pinochiste, c’est cette fois l’Eglise catholique qu’il dénonce. "J’ai été élevé dans la religion catholique, mais après je suis devenu réalisateur , plaisante le jeune cinéaste de 39 ans, l’air toujours sérieux et grave. Larraín a en effet été éduqué dans des écoles catholiques. Cela m’a structuré. Il est impossible de séparer l’histoire de l’Amérique latine et celle de l’Eglise, c’est la même histoire. Nous avons été construits à travers les yeux et la logique de l’Eglise."

Le point de départ d’"El Club", c’est un simple fait divers. "Il y avait un prêtre chilien, accusé de je ne sais plus quoi au juste, qui avait quitté le pays pour vivre en Suisse. Il a été pris en photo et on aurait dit une putain de publicité pour le fromage ou le chocolat ! Une maison magnifique entourée de vaches. J’aurais aimé passer quelques mois là-bas avec ma famille ! Et là, j’ai commencé à me demander ce qui se passait ici, où se cachaient ces prêtres qui disparaissaient. En faisant quelques recherches, on a découvert que c’est une réalité partout dans le monde."

Pour Larraín, l’explication de ces dérives de l’Eglise, qui tente d’étouffer les scandales qui la frappent, est simple : "Ils ne croient tout simplement pas à la justice séculière. Ils ne veulent pas y avoir affaire. Ils récupèrent ces prêtres et les gardent dans divers endroits jusqu’à leur mort. Imaginez que ce soit un évêque en Belgique, aux Etats-Unis ou au Chili, cela ferait évidemment un énorme scandale. Mais qu’en est-il du prêtre dans un petit village reculé ? Ce type a fait quelque chose de mal. Avant que le scandale n’éclate, une voiture arrive et il est remplacé par un autre prêtre. C’est grosso modo comme ça que ça se passe… Il suffit de taper sur Google "Les servants de la pourpre". C’est une organisation, créée par le Vatican en 1954 et dissolue en 2004, qui était officiellement dédiée à cela… A cette époque, les médias commençaient à communiquer là-dessus. Ils ont donc dû créer quelque chose pour contrôler cela. Aujourd’hui, la peur principale du Vatican, ce n’est pas l’enfer, ce sont les médias… Je pense qu’aujourd’hui le responsable de la communication du Vatican est aussi important que le Pape ! J’ai trouvé cela fascinant."

Mais ce qui intéresse Larraín, ce n’est pas le scandale - ça, c’est le thème de l’excellent "Spotlight" de Tom McCarthy, avec Mark Ruffalo, Michael Keaton et Rachel McAdams, qui sort le 3 février prochain. "Ce qui m’intéressait, c’était ce qui pouvait bien se passer dans ces "maisons de retraite"… Mais souvenez-vous que les prêtres qui y sont emmenés ne le sont pas toujours pour abus sexuels. Beaucoup sont là pour maladies mentales, certains parce qu’ils ont perdu la foi, d’autres parce qu’ils sont tombés amoureux d’un homme ou d’une femme…"

Pour parler de ce sujet difficile, Larraín cite malicieusement la Genèse : "Et Dieu vit que la Lumière était bonne et il sépara la lumière des ténèbres." "Selon votre comportement sur Terre, si vous êtes plus proche de la Lumière ou des ténèbres, vous irez au paradis ou en enfer , commente le cinéaste . Mais moi, je pense que tout est interconnecté, que cela forme un cercle. Que Lumière et ténèbres ne sont pas séparées, qu’on ne peut vraiment faire l’expérience de la Lumière qu’à travers les ténèbres… C’est pourquoi le film commence avec Alfredo entraînant un chien en faisant un cercle dans le sable…"

Jamais dans "El Club", le réalisateur ne présente en tout cas ces prêtres mis au rebut comme des monstres. "Un réalisateur a envie de se rapprocher de ses personnages, de les comprendre, même si ce sont parfois de vrais salopards. Ils peuvent avoir fait des choses horribles, j’essaye de voir leur part d’humanité. Car il y a une part d’humanité en chacun. Sauf chez le type qui a tué John Lennon…"

Abordant les ténèbres de ses personnages, Pablo Larraín opte pour une mise en scène radicale. Et comme dans "No", il a beaucoup travaillé sur l’image, jouant ici sur la sous-exposition et le flou. Un choix inconfortable pour le spectateur mais revendiqué. "Je déteste la HD ! C’est horrible ! En pellicule, tout était lié à l’eau, utilisée pour laver le négatif et qui influait sur lui. Je me souviens qu’avant, on pouvait se dire : ‘ça, c’est un film russe, anglais, américain…’ Il y avait une identité. Maintenant, c’est toujours la même chose… Tout est clair, net… Ici, j’avais une lentille russe et on a rajouté des filtres, en ne travaillant qu’avec des lumières extrêmes. On a cherché le ton, l’atmosphère pour l’histoire que nous racontions. Pourriez-vous imaginer ce film avec une image superlumineuse, en haute résolution, avec des couleurs vives ? Comme une comédie américaine de base ?", conclut le cinéaste chilien, qui a déjà tourné son prochain film, une biographie de Pablo "Neruda" avec Gael García Bernal et son acteur fétiche Alfredo Castro. Et qui prépare un "Jackie" Kennedy avec Natalie Portman.