Cinéma Destins croisés de trois générations, six ans après le "printemps arabe".

Une hirondelle ne fait pas le printemps. Il en faut plusieurs. Et l’Algérie attend toujours les siennes, six ans après un printemps dit "arabe" qui n’a pas tenu ses promesses.

Karim Moussaoui, 41 ans, dont c’est le premier long métrage, pose un regard lucide et poétique à la fois sur les espoirs déçus et les fantômes de son pays. Point d’intrigue ici, mais trois instants de trois vies, représentant trois générations qui vont se croiser.

Mourad est un promoteur immobilier. Divorcé, il reste en contact avec son ex-femme, qui ne veut plus lire les journaux, emplis de fausses promesses et de sombres nouvelles. La seconde épouse de Mourad, née en France, désespère pour sa part de ce pays où elle ne trouve pas de travail et de ce mari incapable de communiquer. Alors que sa vie semble s’être figée deux ou trois décennies plus tôt, Mourad ne veut plus d’ennui.

Aïcha, elle, est au seuil de la sienne. En route pour le village natal de ses parents, afin d’épouser son promis, elle renoue avec celui qu’elle aime profondément. Le poids des traditions, le clivage des classes sociales pèse encore sur le destin de ces jeunes gens qui ne peuvent vivre leur rêve.

Dahman se prépare, lui aussi, à une nouvelle étape de sa vie, à 40 ans. Comme celle de ses aînés ou de ses cadets, elle a été postposée par les soubresauts violents de l’histoire. Un passé qui revient le hanter.

Aux deux tiers du film, un des trois protagonistes s’inquiète de ce qu’il croit être un cancer. "C’est une cataracte" lui répond un médecin. Un problème de vue, pas une tumeur. Plus tôt, le malade imaginaire a été témoin d’un passage à tabac qu’il a préféré ignorer pour éviter les ennuis. Et celui qui lui offre son diagnostic a lui aussi préféré fermer les yeux sur un crime, lors des années sanglantes de lutte entre le GIA islamiste et le pouvoir militaire, qu’il a refoulé.

Karim Moussaoui lie ces trois destins par un jeu de circonstances. A la fin du film, un quatrième personnage pourrait lui aussi ouvrir la porte sur un autre récit - un parmi des milliers d’autres qui font l’Algérie d’aujourd’hui, un pays en permanence à la croisée des chemins mais où le même cycle semble reprendre indéfiniment donne l’impression de signifier le réalisateur.

Les portraits sont subtils et touchants. Le segment avec Aïcha est notamment rythmé de deux très belles envolées musicales, incursions de réalisme magique qui font écho à la jeunesse du personnage.

Belle pour qui sait la lire, la ronde de ces hirondelles est une œuvre méditative aussi fragile de ses réserves et de son dispositif, ténu, qui ne s’ouvre pas toujours au spectateur profane ou moins averti.


© IPM
Réalisation : Karim Moussaoui. Avec Mohamed Djouhri, Hania Amar, Hassan Kachach, Mehdi Ramdani,… 1h53