Cinéma

On en connaît des binômes acteur-réalisateur : John Wayne acteur fétiche de John Ford ou Jacques Deray, réalisateur au service d’Alain Delon. Mais après le “Mademoiselle Chambon” et “Quelques jours de printemps”, le duo composé de Vincent Lindon et Stéphane Brizé s’est éloigné de ces modèles. L’un n’est pas l’outil idéal du travail de l’autre et vice versa, ce sont plutôt deux hommes qui s’épaulent pour atteindre le même but : saisir le présent et plus spécifiquement le monde du travail, traquant “La loi du marché”.

C’était d’ailleurs le titre de leur film précédent, l’histoire de Thierry, demandeur d’emploi de 50 ans, qui flirtait avec la précarité et finissait par trouver un job de vigile dans une grande surface.

Après avoir montré comment cette loi du marché broie l’individu, “En guerre” montre comment elle s’en prend à la collectivité. Le récit commence de façon tragiquement banale : une séquence de JT livrant les premières réactions des travailleurs d’une grande entreprise venant d’apprendre la fermeture prochaine de leur usine. Ils avaient accepté des sacrifices financiers voici deux ans. Malgré la parole donnée, malgré l’accord signé, malgré les bénéfices, on ferme dans une région déjà sinistrée. C’est la loi du marché !

On connaît les JT suivants, on a encore le feuilleton “Caterpillar” en tête. Les salariés se mettent en grève, bloquent les accès à l’usine, saisissent le stock comme monnaie d’échange. Les politiques entrent dans le jeu. Au plus haut niveau, on s’indigne et on s’incline devant la toute puissante loi du marché. Les politiciens du terrain offrent leur médiation, mais le pouvoir est aux Etats-Unis ou en Allemagne. Les syndicats multiplient les actions pour montrer leur détermination, maintenir la pression, occuper le terrain médiatique.


On regarde avec compassion cette série JT, ce feuilleton à répétition qui dure depuis des décennies. Les activités industrielles changent, les villes changent, les figures de proue changent mais le canevas est immuable. Manifestations houleuses, négociations bloquées, occupations interminables, interventions policières, dérapages violents. C’est la loi du marché.

Stéphane Brizé reconstitue ces images et y précipite Vincent Lindon pour les fédérer, les structurer, y emmener le spectateur, le plonger au cœur de l’affrontement entre deux logiques : celle de l’emploi et celle de l’actionnaire. Ce rapport de force génère la violence, celle de la loi du marché.

Cette formule qui doit transformer des images usées et un scénario répétitif en un récit passionnant et pertinent, apparaît bien improbable. Pourtant elle fonctionne, elle est même très efficace. Comme dans “la Loi du marché”, Vincent Lindon est l’acteur immergé dans le réel, parmi les ouvriers, syndicalistes, DRH, patrons, politiciens dans leur propre rôle. Le non-professionnel, c’est lui en quelque sorte. Mais c’est aussi un acteur d’exception capable de s’approcher du niveau de réalisme sidérant de tous les acteurs du film (ici, acteur n’est plus synonyme de comédien).

Lindon plonge le spectateur dans le champ de bataille social tout en le maintenant simultanément à distance. Il est les yeux du spectateur alors que Brizé opère comme un documentariste qui aurait suivi le conflit d’un bout à l’autre, qui aurait été présent aux moments de crises, qui aurait offert sur le conflit un point de vue à 360 degrés permettant d’apercevvoir le plus féroce et implacable des prédateurs : la loi du marché.

Réalisation : Stéphane Brizé. Scénario : Stéphane Brizé, Olivier Gorce. Musique : Bertrand Blessing. Production : Christophe Rossignon. Avec Vincent Lindon, Mélanie Rover, Jacques Borderie… 1h53.

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