Cinéma Entretien Alain Lorfèvre

Petite surprise au Festival du film francophone de Namur : on attendait la comédie "Les Barons" de Nabil Ben Yadir comme Prix du Public, c’est le drame intense de Bernard Bellefroid, "La Régate" qui l’emporte. Gageons que ce n’est pas parce qu’il est originaire de la région (Salzinnes), que Bernard Bellefroid a recueilli les suffrages. Son talent, il l’avait déjà démontré dans "Rwanda, les collines parlent", Bayard d’or du meilleur documentaire en 2006. Il le confirme dans ce premier long métrage de fiction.

Fiction ? Voire. L’histoire d’Alex (Joffrey Verbruggen), 15 ans, qui tente d’échapper à la violence de son père (Thierry Hancisse) en s’oubliant jusqu’à l’obsession dans l’aviron, n’est guère éloignée de celle de Bernard Bellefroid. Récit d’une rupture débouchant sur une renaissance, "La Régate" place le spectateur au cœur de l’angoisse quotidienne. Mais c’est aussi un film de combat - combat contre une situation insoutenable et contre soi-même, à travers la double douleur physique : celle des coups et celle qu’impose l’aviron.

"Je connais bien Alexandre, note le réalisateur dans le dossier de presse. J’ai longtemps regardé le monde avec ses yeux. ( ) A l’époque, je ne me rendais pas compte que c’était grave. J’avais fini par croire que la violence était un langage comme les autres." Bernard Bellefroid affirme avoir toujours su que son histoire deviendrait un film. "Le cinéma est rentré dans ma vie vers l’âge de 14 ans, nous explique-t-il. J’étais bénévole dans un cinéma d’art et d’essai. La salle de cinéma était pour moi l’endroit le plus apaisant du monde. Gamin, je ne savais pas que je pouvais agir sur le cours de choses. La seule chose que je pouvais faire, c’était regarder et me protéger de la violence. Regarder, c’était survivre. Dans ce cinéma, j’ai vu "La Promesse" des Dardenne." On ne peut s’empêcher de souligner la symbolique du titre d’un film dont l’histoire débouche sur l’affranchissement d’un fils vis-à-vis de son père. "Je me suis dit que s’il était possible de raconter cette histoire-là, je pourrais raconter la mienne."

Bernard Bellefroid a d’abord envisagé le journalisme - et le documentaire - comme vecteur d’histoires. Il entre à l’Institut des hautes études en communication sociale (IHECS) en 1996. Mais il passe moins de temps que dans les salles de la Cinémathèque royale ( "de 18 heures à minuit, trois séances d’affilée" ). Sa passion le conduit à l’Insas. "J’y ai eu une scolarité compliquée , confie-t-il. J’y ai ressenti du sectarisme. Mais on pouvait y faire un mémoire d’écriture pratique. Le mien portait sur un projet de documentaire au Rwanda." Pourquoi le Rwanda ? "L’enjeu du documentaire, qui portait sur les tribunaux populaires où l’on jugeait les crimes du génocide, était de voir comment on allait pouvoir remettre de la parole sur la violence. Cela me touchait évidemment sur un plan intime, est-ce que la parole permet de revivre ensemble." Mais le jury de l’Insas colle à Bernard Bellefroid un 9/20. "J’étais un peu désemparé, mais j’ai envoyé le projet à tous les producteurs en Belgique." Et là, remarquable clin d’œil du destin, ceux qui lui avaient révélé la puissance évocatrice du cinéma s’arrêtent sur son projet. "J’ai reçu un jour un coup de fil de Jean-Pierre Dardenne qui m’a dit : C’est génial, on le produit. Je n’oublierai jamais cette main tendue."

En parallèle, Bernard Bellefroid mûrit toujours le projet de ce qui va devenir "La Régate". La logique voudrait que ce soient les frères Dardenne qui le produisent. "Ils n’ont pas réussi à financer le film. Ensuite, ils ont dû se consacrer à leur propre film. On a quand même fait deux ans de développement ensemble, il y a eu une vingtaine de séances autour du scénario. Finalement, le projet est passé chez Artémis Productions : Patrick Quinet l’avait lu et l’avait adoré. Il a repris le flambeau." Si l’héritage des Dardenne est présent à l’image, Bernard Bellefroid sait aussi s’en affranchir dès la seconde scène, qui est aussi le générique du film : la lumière, l’énergie et la musique donnent à "La Régate" une autre forme, ciselée avec le chef opérateur Alain Marcoen et le cadreur Hichame Alaouie (qui est aussi celui de Joachim Lafosse).

Tourné l’été dernier, avec également Sergi Lopez dans le rôle de l’entraîneur d’Alex, "La Régate" commence maintenant sa vie publique - il sera aussi au Festival de Rome la semaine prochaine. "J’éprouve un certain soulagement. Ce n’est pas facile de rester dans un état de désir pendant six ans. En même temps, j’éprouve un grand vide. Mais on ne fait pas des enfants pour soi : le film doit vivre sa vie. Pendant six ans, je n’ai pas réussi à écrire autre chose. "La Régate" était trop envahissant. Terminer le film a libéré mon imaginaire." Pour Bernard Bellefroid, le cinéma a tenu sa promesse.

Sortie en Belgique, en février 2010.

Le Palmarès du FIFF

Bayard d’or du meilleur film : "J'ai tué ma mère", de Xavier Dolan.

Prix spécial du Jury : "Ceux de la colline", de Berni Goldblat.

Meilleur scénario : "Le voyage à Alger", de Abdelkrim Bahloul.

Meilleure photographie : Polytechnique, de Denis Villeneuve.

Meilleure comédienne : Anne Dorval, pour "J'ai tué ma mère".

Meilleur comédien : Yasmine Belmedi pour "Adieu Gary".

Prix Emile Cantillon (meilleure première œuvre) : "J'ai tué ma mère", de Xavier Dolan.

Prix découverte : "Le jour où Dieu est parti en voyage", de Philippe Van Leeuw.

Prix du public - fiction : "La Régate", de Bernard Bellefroid.

Prix du public - documentaire : "Ceux de la colline", de Berni Goldblat.