Cinéma Portrait Alain Lorfèvre

Le public a découvert Fabrizio Rongione dans "Rosetta" des frères Dardenne dans le rôle de Riquet. "Toi, tu es un ange", lui avait dit Luc Dardenne en guise de seule indication pour le rôle. Sa veste bleue avec deux lignes blanches reste dans la mémoire de ceux qui ont vu le film. Depuis, il a poursuivi son parcours à l'écran, mais hors de nos frontières. Dans "Le Parole di mio de Padre" ("Les Mots de mon père") de Francesca Comencini, notamment, qui ramène à ses origines ce fils d'Italiens né il y a trente-trois ans à Ixelles, où il vit toujours et où nous le rencontrons à la terrasse d'un café.

De "Rosetta" à Bonaparte

"Petit, je regardais sur la RAI les films avec Totò, Nino Manfredi, Vittorio Gassman, Ugo Tognazi... Ce sont les comiques qui m'ont donné envie de devenir comédien. Je me repassais les comiques en boucle. Coluche et Thierry Le Luron aussi. J'ai toujours voulu faire rire." Un jour, sa mère décide de l'emmener à l'Académie. Malgré sa timidité, il s'accroche. Y prend goût. Il est en dernière année de Conservatoire lorsqu'il lit une annonce d'audition pour ce qui s'avérera être "Rosetta". L'aventure se poursuit à Cannes, où il vit la double Palme en coulisse. "On s'est retrouvé sur le toit du Palais des Festivals sur le plateau du JT de France ­2. Tout le monde avait misé sur Almodóvar, qui était déjà assis à côté du présentateur. A ce moment-là, le coproducteur français de avise le rédacteur en chef du JT et lui dit : "C'est les frères seuls sinon rien". Le ton monte. Le rédacteur en chef de TF1 se pointe et dit : "Je vous donne l'exclu !" Et il fait signe à un assistant d'ajouter trois chaises à côté de PPDA. C'était ça ma première expérience cannoise !"

Le retour au Conservatoire le désarçonne : on le considère comme lancé, mais dans le milieu du cinéma c'est encore un quidam. Il monte sur les planches. En 2002, il est Bonaparte pour Robert Hossein à Paris, en tête de 85 comédiens. Mais son coeur d'artiste bat à Bruxelles, où il revient pour assouvir son désir de faire rire avec le one-man-show "A genoux" coécrit avec Samuel Tilmant.

Avec celui-ci, Nicolas de Borman et Stéphane Heymans, il monte en 2002 Eklektik Productions, qui, comme son nom l'indique, fait de la diversité un voeu.

Eklektik produit d'abord des documentaires sur l'Afrique ("ANSS, une lutte ordinaire" de Nicolas de Borman et Samuel Tilmant). Fabrizio, lui, se penche sur ses racines dans "T'es le fils de qui toi ?" Puis croise le réalisateur Joachim Lafosse à Emergence, une université d'été française. "On a discuté des problèmes de production. Et on est vite tombé d'accord sur l'envie de tourner des films à Bruxelles." L'acteur-producteur s'interroge sur "le manque de dynamisme" en la matière. "J'ai toujours été fasciné par le cinéma néoréaliste italien, la Nouvelle Vague, les cinémas de Mike Leigh, Moretti ou Kitano : ces gens racontent leur ville. Ça manque en Belgique où on crève du manque d'envie de se raconter."

"Ça rend heureux" naît ainsi. "Le point de départ est de Joachim. J'avais peur que ce soit nombriliste. Puis on est tombé sur le fil rouge : raconter l'histoire d'un réalisateur qui fait un film envers et contre tout. Ce n'est pas un film sur le cinéma mais sur un type qui a envie de faire son métier."

"Ça rend heureux" est tourné en quelques jours, avec un budget réduit. "Quand on a commencé à tourner, le scénario n'était pas terminé, on avait juste un traitement. On s'est mis à improviser. Mais j'ai l'impression que c'était plus facile de faire ça compte tenu de l'histoire et du fait que ceux qui l'interprètent sont aussi au chômage."

Mille histoires à raconter

L'accueil réservé au film lors du Festival du Film européen de Bruxelles, en juillet, l'a rassuré. "Il est temps pour les Belges de tourner des films à petit budget. Je pense aussi qu'on conserve une espèce de complexe d'infériorité par rapport à la France, à l'étranger." Propos a priori étonnants pour un comédien qui creuse son trou à l'étranger - il a aussi tourné "Ne fais pas ça !" de Luc Bondy, avec Nicole Garcia, ou "Nema Problema" de Gian-Carlo Bocchi, production italienne tournée en Bosnie, histoire de deux journalistes enquêtant sur un massacre. "Je ne suis pas contre les partenariats européens. Mais souvent, les Belges sont obligés d'engager des stars françaises pour des rôles qui ne les justifient pas. J'ai beaucoup d'amis comédiens belges qui jouent très bien mais en Belgique ils ont toujours les petits rôles. Pourquoi ? Parce qu'on ne construit pas de films autour d'eux."

Désormais producteur, il comprend le paradoxe, "combat perpétuel entre soucis financiers et volonté artistique". Pour "Ça rend heureux", l'équipe du film a réussi un rare modèle d'authentique film "belge" - entendez : avec des acteurs francophones et néerlandophones. "Je comprends que le surréalisme est né ici ! C'est un pays qui est difficile à appréhender. Les seuls qui m'ont compris sur le sujet, ce sont les Bosniaques. Cela dit, c'est plus facile de bosser avec des Flamands que de tenir un discours sur la possibilité de tourner avec les Flamands..."

Avec Eklektik, il espère bien ne pas en rester là. "Bruxelles est une terre vierge au niveau cinématographique. Or cette ville peut susciter l'intérêt de millions de personnes. Tu peux y raconter mille histoires, de bourgeois ou de prolétaire, de Flamand, d'Arabe ou de rital..." Suffit de le vouloir. Lui, il en veut.

Lire notre critique de "Ça rend heureux" en "Libre Culture".

© La Libre Belgique 2006