Fils de nulle part

A.Lo. Publié le - Mis à jour le

Vidéo
Cinéma

D’origine coréenne, l’auteur de bande dessinée Jung a été adopté en Belgique en 1971, à l’âge de 5 ans. Elevé à Rixensart, dans une famille nombreuse, il a très tôt été confronté à sa différence identitaire, y compris au sein de sa famille d’adoption. Jung a rapporté, avec humour, mais aussi sans fard, son enfance et son adolescence dans deux romans graphiques, "Couleur de peau : Miel", parus aux éditions Quadrants.

Critique de bande dessinée, Laurent Boileau a voulu réaliser un film documentaire sur le premier voyage en Corée que Jung planifia il y a quelques années. Ce projet est devenu un film d’animation original et hybride, adaptation de la bande dessinée de Jung, mais augmentée de nouvelles réflexions.

Ceux qui ont lu (ou qui liront) "Couleur de peau : Miel", de Jung, ne manqueront pas de remarquer que le style graphique du film est plus réaliste, que les décors sont plus détaillés, que la couleur est venue se greffer à l’univers de l’auteur. Plusieurs anecdotes ou scènes ont aussi sauté à l’écran. La présence de Jung à la coréalisation du film, aux côtés de Laurent Boileau, cautionne artistiquement ces choix, parfois difficiles ou âprement débattus. Métamorphose formelle, le film est un prolongement du roman graphique, constituant une nouvelle étape de la quête identitaire de Jung. A travers cette forme hybride, cette œuvre ne pouvait pas mieux incarner son auteur au sein duquel cohabitent le petit Jung et le Jung adulte, l’enfant d’hier et l’artiste d’aujourd’hui.

Humour et larmes s’y succèdent, au gré de diverses scènes qui rendent bien compte du vécu de Jung et de son voyage intérieur. Héritage de son origine documentaire, le film rappelle bien le contexte particulier de l’adoption à la fin des années 60 et au début des années 70 - la Belgique ayant été une terre d’accueil particulièrement friande de "petits Coréens" ces années-là (ils furent 200 000 à être adoptés à travers le monde). A travers sa propre crise d’adolescence, Jung évoque aussi un sujet souvent ignoré : les grandes difficultés existentielles que rencontrent de nombreux adoptés à l’adolescence, qui les conduisent parfois jusqu’aux pires extrémités. Particulièrement savoureuse et pertinente est la séquence où le jeune Jung, prenant conscience de sa différence irréductible par rapport à ses frères et camarades d’école belges, mais rejetant la Corée qui l’a abandonné, se projette dans la culture japonaise - et plus particulièrement dans ses symboles guerriers et impérialistes de la Seconde Guerre mondiale. Un choix identitaire radical (et amèrement ironique quand on sait le sort subi par la Corée sous l’occupation japonaise ) qui n’est pas sans en évoquer d’autres, très contemporains, et autrement dramatiques.

De son sujet éminemment subjectif et très précis dans ses contextes historiques et géographiques, le film soulève alors des questions universelles et très actuelles : qu’est-ce que l’identité ? C’est quoi une famille ? Quelle en est la part d’inné ou d’acquis ? Et à ceux qui seront effrayés par la dureté apparente de certains propos de l’auteur, en quête depuis son enfance d’une mère, on précisera que la dernière phrase du film a valeur d’absolution. Œuvre inclassable, "Couleur de peau : Miel" perturbe et secoue, mais captive et éblouit, et prouve une nouvelle fois la valeur cathartique de l’art.

Réalisation et scénario : Laurent Boileau et Jung. 1h15.

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