Cinéma Retour réussi pour Erick Zonca qui imprime une forte personnalité à ce thriller conventionnel. Kiberlain et Duris, délectables

Erick Zonca. Quel fleuve - noir - a emporté Erick Zonca loin des grands écrans - blancs ? "La vie rêvée des anges" lui promettait un très grand avenir. Mais il ne s’est jamais pointé.

Pourtant, près de vingt-cinq ans plus tard, on ne l’a pas oublié et on est content de le retrouver sur un grand écran. Faut-il voir une forme d’autoportrait dans cet inspecteur Visconti, ce policier à la dérive, imbibé du matin au soir et du soir au matin, les cheveux gras, le regard vitreux, la démarche titubante, toujours fourré dans son imperméable qui doit aussi lui servir de couette.

Dans son bureau, il répond avec désinvolture à cette mère qui se ronge les sangs depuis que son fils Dany a disparu. "Un ado sans problème qui ne laisserait pas sa mère sans nouvelles", dit-elle. Il ne peut pas comprendre Visconti, le sien d’ado vient de se faire serrer en train de dealer devant son lycée.


Quand on constate, le lendemain, que deux gamins de l’école de Dany sont partis pour la Syrie, c’est le branle-bas de combat et notre commandant prend désormais l’affaire au sérieux.

Sérieux ? Disons qu’il se montre plus appliqué. Il procède à un interrogatoire de la mère, complètement liquéfiée. Et il porte ses soupçons sur un professeur de français habitant l’immeuble, chez qui le gamin a pris des cours de rattrapage. Un type tellement normal qu’il en devient louche.

Pour passer le temps, semble-t-il, Visconti consacre le jour et une bonne partie de la nuit à l’enquête, zonant notamment autour de l’immeuble, posé en bordure d’un petit bois que le garçon traversait pour se rendre à l’école. Le spectateur optimiste se dit que Visconti a sa méthode, pas très orthodoxe certes, mais avec son trench pareil à celui de Columbo, il doit avoir un sixième sens. En revanche, le spectateur pessimiste se dit qu’on gaspille un temps précieux avec ce type bourré, pas très concentré, empêtré dans ses problèmes personnels.

Erick Zonca, lui, s’amuse à promener le public sur des fausses pistes. Alors que l’enquête piétine, l’atmosphère se trouble, devient glauque, vire perverse.

On peut reprocher à Zonca de flirter avec les clichés, avec les tabous, de manipuler le spectateur, mais celui-ci ne voit pas les 114 minutes passer. Vincent Cassel s’est donné un coup de vieux et en fait toujours un peu trop avec ses cheveux gras et sa démarche vacillante. A la fois fracassée de l’intérieur par cette disparition et fusionnelle avec sa fille trisomique, Sandrine Kiberlain livre une interprétation complexe de bout en bout. Aussi intense et subtile dans la comédie que dans le drame, elle est la meilleure comédienne française du moment. Quant à Romain Duris, il se délecte, et nous aussi, à composer ce prof de lettres qui se fantasme écrivain.

Retour réussi pour Erick Zonca qui imprime une forte personnalité à ce thriller conventionnel tout en tirant le meilleur de ses acteurs.

Réalisation : Erick Zonca. Scénario : Erick Zonca, Lou de Fanget Signolet d’après l’œuvre de Dror Mishani. Avec Vincent Cassel, Romain Duris, Sandrine Kiberlain… 1h 54

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