Cinéma Après "Lebanon", l’Israélien Samuel Moaz livre un nouveau film magistral.

On sonne chez les Feldman. Daphna (Sarah Adler), la quarantaine, ouvre la porte et s’effondre. On aperçoit des uniformes. En une fraction de second, on a compris : le fils des Feldman est mort. Les militaires injectent un calmant à la femme et expliquent à son mari Michael ce qu’il doit faire : se calmer, prévenir la famille et, surtout, boire de l’eau toutes les heures - on a réglé un rappel sur son téléphone portable pour qu’il n’oublie pas. Plus tard, un officier chargé des funérailles viendra lui détailler le déroulement de la cérémonie en hommage à son fils, héros tombé pour l’Etat d’Israël…

"Foxtrot" s’ouvre de façon magistrale avec l’exploration clinique de la douleur d’un père (Lior Ashkenazi, impressionnant de colère et de désarroi) face à la perte de son enfant. Une douleur indicible abordée de manière étrange, la mise en scène multipliant les cadrages décalés et les plans ultra-graphiques.

Après un retournement de situation inattendu, on bascule alors dans un autre film. On retrouve ce fils aux côtés de trois soldats aussi jeunes que lui. Leur service militaire, ces gamins l’occupent à garder un check-point sur une route déserte, où ne passent que de rares voitures palestiniennes et quelques chameaux. L’ambiance se fait cette fois quasi fantastique pour décrire le quotidien vide de sens de ces jeunes recrues. Cette guerre qui ne dit pas son nom est abordée de façon totalement absurde, surréaliste, quasi fellinienne par moments, pour nous plonger dans la psyché d’un pays schizophrène.

Avant que "Foxtrot" ne nous emmène à nouveau vers une tout autre atmosphère dans sa dernière partie…

Huit ans après le claustrophobique "Lebanon", l’Israélien Samuel Maoz signe un second long métrage très étrange, sous forme de critique de l’état d’enfermement psychique de l’Etat hébreu. Le gouvernement Netanyahu ne s’y est d’ailleurs pas trompé en attaquant violemment "Foxtrot".

Mais la portée de ce grand film est bien plus ambitieuse, plus universelle. Comme dans son premier film, où il s’inspirait d’un souvenir personnel lors de la Guerre du Liban, Maoz creuse à nouveau ici la question du destin, du hasard. Pourquoi la mort frappe-t-elle un tel plutôt qu’un autre, à tel moment plutôt qu’un autre, laissant désarmés ceux qui restent ? Désarmés car face à la mort d’un enfant, il n’existe aucune réponse, aucune justification. Ne restent que la colère, le chagrin, le deuil et, peut-être, la possibilité de se reconstruire.

Si "Foxtrot" est un tel choc pour le spectateur, c’est qu’il parvient à rendre cette complexité et cette profondeur immédiatement perceptibles sans jamais en passer par l’intellectualisation. Tout est en effet contenu dans la mise en scène de Maoz, brillante, sans cesse inventive et d’une liberté stylistique folle. Comme celle de découper le film en trois séquences au style, au ton et à la mise en scène radicalement différents.

Maniant avec un grand talent l’art de la transition, Samuel Maoz saute en effet d’un registre à l’autre (drame réaliste, cinéma de l’absurde, animation, mélodrame…) sans que jamais cela ne paraisse artificiel. Et il nous fait passer par des états émotifs contradictoires : interrogation, rire, larmes… Comme dans la vie en quelque sorte.

Scénario et réalisation : Samuel Maoz. Photographie : Giora Bejach. Musique : Ophir Leibovitch et Amit Poznansky. Montage : Arik Leibovitch Guy Nemesh. Avec Lior Ashkenazi, Sarah Adler, Yonaton Shiray… 1 h 48.

© IPM

Colère en Israël

Grand prix du jury à la Mostra de Venise en septembre 2017, "Foxtrot" décrochait quelques semaines plus tard l’Ophir de l’Académie israélienne du film, qui lui permettait de concourir à l’Oscar du meilleur film étranger. De quoi provoquer l’ire de la ministre israélienne de la Culture Miri Regev, qui a dénoncé un film "mensonger", qui "montre des militaires israéliens de manière trompeuse comme des assassins et qui nuit à la réputation de l’armée israélienne". Elle a même estimé que "Foxtrot" était une "honte pour Israël", un film "indigne de représenter Israël" aux Oscars. Et tout cela en avouant… ne pas avoir vu le film !

Depuis, la colère de l’Etat hébreu n’est pas retombée. Le 13 mars dernier, l’ambassade d’Israël a en effet boycotté le gala d’ouverture du Festival du cinéma israélien de Paris (qu’elle soutient pourtant depuis sa création) car il a projeté le film de Samuel Maoz.

Cette fois, c’en est trop pour le cinéaste, qui a affirmé qu’il tournerait son prochain film à Hollywood en 2019. "J’ai le sentiment qu’il y a des limites à l’hébreu. Un film israélien, indépendamment de son succès, est limité. Et je veux atteindre le public le plus large possible", a-t-il déclaré.