Cinéma

Avec François Damiens, pas d’embrouille : même en promo cannoise d’un nouveau film, le comédien belge reste avenant, disert, souriant, un peu stressé même, comme s’il avait encore et toujours quelque chose à prouver. Et s’il porte une paire de Ray-Ban, on l’excuse : le soleil est enfin revenu sur la Croisette et illumine la terrasse de plage où nous rencontrons l’acteur.

Cannes n’est pas une première pour François Damiens. "Je suis venu la première fois avec "Dikkenek" d’Olivier Van Hoofstadt (2006, NdlR) , puis avec "La Famille Wolberg" d’Axelle Ropert (2009)." Cette année, l’acteur est à l’affiche de deux films : "Tip Top" de Serge Bozon, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, et "Suzanne" de Katell Quillévéré, révélé en ouverture de la Semaine de la Critique jeudi - deux films, deux registres, qui lui permettent une nouvelle fois de démontrer sa remarquable polyvalence.

Dans "Suzanne", François Damiens interprète le père, veuf, de deux jeunes filles, Suzanne et Maria, respectivement incarnées par Sara Forestier ("L’Esquive" d’Abdellatif Kechiche) et Adèle Haenel ("La naissance des pieuvres" de Céline Sciamma). Suzanne tombe enceinte à 17 ans, décide de garder l’enfant puis, quelques années plus tard, fait une rencontre qui va faire basculer sa vie - et celle de son père et de sa sœur. Couvrant une vingtaine d’années, "Suzanne" est une fresque intime qui a été inspirée à sa réalisatrice par la lecture de biographie de femmes de truand.

Pudeur

Dans ce drame, François Damiens fait preuve une nouvelle fois d’une belle pudeur. "J’ai de la chance que des réalisateurs écrivent de tels rôles pour moi et pigent ma manière de fonctionner" se réjouit François Damiens. "Katell a su aller chercher des choses en moi. Et toutefois, je me suis toujours senti respecté. Il n’y avait pas de rapport de force alors qu’avec un tel sujet et un tel rôle, cela aurait pu être dérangeant. Suzanne est un film difficile sur le fond mais qui fut facile à faire."

Comme pour souligner la complicité qui a régné sur le plateau entre elle et ses comédiens, Katell Quillévéré passe derrière nous, aperçoit son comédien et lui fait une vanne en pointant son verre de thé : "Déjà à la bière, François ?" Elle part d’un immense éclat de rire, qui la fait soudain ressembler à sa Sara Forestier - troublant mimétisme.

Dans une des premières scènes du film, le personnage de François Damiens va se recueillir sur la tombe de sa femme. Un long plan fixe, silencieux, où passe dans son regard un dialogue intérieur intense. "Je suis là, et je lui dis que je vais être grand-père, qu’elle va être grand-mère. Il est bouleversé, cet homme, parce qu’il a élevé seul ses deux filles et il se demande s’il a mal fait les choses Je n’ai pas de technique de comédien. J’essaie juste d’être honnête quand je joue. Je vis la situation de la façon la plus sincère possible. Mais quand c’est bien écrit, quand c’est bien dirigé, c’est simple, en fait. Là, rien qu’à reparler de cette semaine, j’en ai à nouveau les larmes aux yeux."

Baroque

Avec Serge Bozon, pour "Tip Top", Damiens est repassé à un registre plus comique, mais totalement baroque : une enquête policière loufoque, où il joue face à Isabelle Huppert un inspecteur aux pratiques un peu douteuses. "Bozon est un type décalé, même quand il dort. On s’était rencontré sur le tournage de La famille Wolberg et il m’avait dit qu’il m’écrirait un rôle. Quand il m’a envoyé le scénario de Tip Top, je l’ai lu et je n’ai rien compris. Il m’a dit que ce n’était pas grave, qu’il allait m’expliquer. Quand il l’a fait, je n’ai toujours rien compris ! Mais je suis allé quand même, car on ne peut pas refuser un film de Bozon. Après, sur le plateau, j’en ai parlé avec Sandrine Kiberlain et Isabelle Huppert. Elles m’ont rassuré : elles n’ont plus n’avaient rien compris. Mais on se laisse guider : tourner avec Bozon, c’est comme conduire avec un GPS." Et pour le reste, l’instinct du comédien fait toujours merveille. Gageons qu’après ce festival, sa cote auprès d’un pan toujours plus large de réalisateurs français aura encore grimpé de quelques crans.

Critique de "Suzanne" sur Cinebel.be