Cinéma

À PARIS

Le cinéma français ne manque pas de Gérard. Depardieu, Philipe, Jugnot, Darmon... Lanvin, c'est le beau Gérard. Beau à l'extérieur, comme un fauve, tout en souplesse des muscles sans hormones, celui de l'homme d'action des «Spécialistes», capable d'endurer les coups, même ceux du sort, quand il faut marcher à l'ombre de Michel Blanc ou tirer un boulet comme Benoît Poelvoorde.

Et beau à l'intérieur, comme ses yeux tendres, ce sourire chaleureux et ses rôles de «Une semaine de vacances» au «Fils préféré» invitent à le penser.

Gérard Lanvin est un homme rare, un acteur rare, un film par an, car s'il est une carrière qu'il entend absolument réussir, c'est celle de papa. Et dans son long métrage, il est un père divorcé, réduit à voir ses enfants un week-end sur deux.

«Les Enfants», est-ce une chronique, un film d'amour, une étude sociologique?

C'est une étude des comportements d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas vraiment de ma génération, j'ai 55 ans, mais bien celle de Karin (Viard). Et personnellement, je ne comprends pas trop. On fait des enfants et quand ils sont là, on se barre. C'est mal assurer le service après-vente! Je crois que vouloir fonder une famille, avoir des enfants donc, c'est vouloir grandir, prendre des responsabilités différentes, devenir quelqu'un d'autre.

Que représente pour vous le mot «papa»?

Mon papa. C'était une île où il ne pouvait rien m'arriver. Et je n'oublierai jamais quand mon petit Léo m'a dit «papa» pour la première fois. En fait, j'ai deux enfants dont Emmanuel, mon fils adoptif. Il a 30 ans aujourd'hui et je le connais depuis 25 ans. Mais, on n'élève pas un enfant de la même manière quand ce n'est pas le sien. On fait très attention, on est très vigilant, on en fait même davantage pour plaire à la mère et plaire à l'enfant. Et puis, il y a Léo, et le jour où il m'a appelé papa, c'est le jour où j'ai appris à grandir.

Dans «Les Enfants», vous incarnez un père divorcé et malheureux car privé de ses enfants. Que feriez-vous pour ne pas en arriver là?

Tout. Tous les jours. Même s'ils ont aujourd'hui 30 et 17 ans, mes enfants ne me pardonneraient jamais de divorcer. Je trouve cela normal. J'étais pareil. Moi, j'ai sacralisé mes parents. Ils étaient des êtres à part et je suis resté là-dessus. Comme beaucoup de gens de mon âge, je suis marié depuis plus de 25 ans, ce n'est pas un exploit, c'est une décision.

J'en connais d'autres qui ne se sont jamais mariés, qui n'ont pas eu d'enfant, ils sont comme inaboutis. Car ce sont les femmes qui vous poussent à avoir des enfants, un homme ne le demande jamais. Ça fout le trac, mais cela vous force à prendre vos responsabilités, c'est cela qui vous fait devenir un homme. J'essaie de partager ces responsabilités avec la maman de mes enfants. Et surtout de ne pas fuir à la moindre anicroche. Sinon, j'aurais, comme dans le film, ce sentiment d'échec, de culpabilité. Voir ses enfants une fois tous les quinze jours, c'est accepter de ne pas les connaître, de ne pas les éduquer. L'éducation, ce n'est pas être sympa, les racines sont amères mais les fruits sont doux, ça vaut le coup. Dans le film, Karin (Viard) est plus forte que moi car elle a droit à ses enfants tous les jours, elle a un rapport normal, elle peut dire «Fais tes devoirs! Arrête la télé!». Moi, je n'ai pas de rôle, si ce n'est aller les chercher le samedi à midi, pour les emmener au ciné. C'est minable et cet homme le sent. C'est cela qui m'intéressait: fantasmer sur un mariage raté. Cela peut arriver à n'importe qui. Et je ne suis pas à l'abri, même au bout de 28 ans. Mais j'ai réussi mon parcours de papa car j'ai des fils qui m'aiment et moi je les aime. Si vous en avez, vous le savez, les enfants, c'est la plus grande responsabilité qu'on a dans la vie. Il n'y a pas photo. Le cinéma, c'est pipi de chat à côté. Mais ce film, c'est bien, m'a permis d'exorciser le mauvais côté.

Réussir sa vie de famille représente beaucoup de sacrifices professionnels?

Oui. Surtout au moment de la quarantaine, quand on a encore le problème de l'avenir. Maintenant, mon avenir est derrière moi, je peux pleinement vivre le présent. C'est ça qui est bien avec l'âge. C'est d'ailleurs mon problème avec les enfants. Je leur dis «tranquille», mais ils sont hyper pressés car ils ont peur de l'avenir. «Est-ce que j'aurai le temps de connaître cela? D'aller là-bas? Est-ce qu'ils vont croire en moi?» Ce qui est bien avec l'âge, c'est qu'à un moment, on est en phase. Oui, j'ai fait des sacrifices professionnels, mais finalement, c'est rien, car j'ai réussi ma vie privée. J'ai la chance de faire un film par an et cela suffit pour mon ego. Je suis beaucoup plus fier de mon parcours de papa que de mon parcours d'acteur.

D'où vient cette conscience de vouloir réussir absolument votre parcours de papa?

L'exemple de mes parents. Je pense qu'on reproduit le schéma qu'on a connu à la maison. On a eu un père alcoolique, on devient alcoolique. Moi, j'ai eu un bon exemple. Et j'ai essayé de l'améliorer un peu. Et j'espère que mes enfants l'amélioreront pour leurs enfants. J'ai considéré mon père car il était présent. Quand j'avais un problème, c'était mon rocher et j'ai voulu donner cela à mes fils.

Incarner ce père qui se sent vide, cela représente quelque chose de nouveau pour vous?

C'est nouveau car je n'ai pas joué. Et ce n'est pas nouveau, car cela rejoint d'autres rôles comme celui du «Fils préféré», des types à la recherche de ce qu'ils ont perdu et d'éléments pour comprendre. Moi, j'ai trouvé mon équilibre dans ma vie affective mais je me suis battu.

J'ai épousé une femme, il y a 25 ans, je n'ai pas envie de me retrouver avec une autre. C'est absurde. Je trouve cela émouvant de se dire: j'ai rencontré une femme, il y a 25 ans, on s'aime toujours aujourd'hui. Mais quand je vois un petit cul passer, je me dis aussi que je lui ferais bien 10 enfants... (rires).

Et la tentation doit être d'autant plus forte quand on s'appelle Gérard Lanvin?

Moi, je ne vis pas ma célébrité. Il n'y a pas d'embrouille là-dessus.

On dit que je suis un séducteur, je ne suis pas au courant. Je vis à la campagne au milieu des vaches. Je ne suis pas pipeule, je ne suis pas attiré par cela. Au début, on voyait Manu dans «Voici», dans «Gala». Je lui ai dit: «Manu, on peut réussir sa vie sans être obligé de vendre son cul.» Il est musicien et il vivait avec des gens qui l'encourageaient à le faire. Il ne l'a plus jamais fait. Il m'a étonné dans ses comportements, dans ses douleurs qu'il encaissait tout seul. Car tous les métiers artistiques sont douloureux. On cherche à être apprécié mais on ne peut pas l'être tout le temps. Il faut l'admettre.

Comment voyez-vous la jeune génération?

Elle est coquette, cette génération des 17-18 ans. C'est une génération qui s'isole, qui ne parle plus, ou plutôt c'est une génération qui parle avec les doigts. Mais elle est fragile, elle est dans le doute. Y a plus d'histoires d'amour, c'est le cul. Il doit rester des sentimentaux, mais c'est une minorité, il me semble. D'où l'importance d'être à la maison, pour parler, pour expliquer. Et les acteurs qui passent tout leur temps sur les plateaux de cinéma, on voit le résultat avec leurs enfants...

Comment réagissez-vous au fait que vous recevez davantage d'éloges pour les films qui montrent votre face fragile plutôt que votre face virile?

C'est la même chose pour Daniel Auteuil ou Gérard Depardieu. On a tous une carapace, mais c'est ce qu'on a à l'intérieur qui compte. Tout le monde a sa fragilité, je ne suis pas opposé à la montrer, ce sont les personnages les plus intéressants. Jouer un type sûr de lui, cela peut être amusant mais ce n'est pas le plus agréable si on veut aller dans l'émotion. Les gens sensibles ne sont pas des gens sensés. Je suis sensible et je vais vers l'inverse de ce que les gens croient que je suis. Le public l'accepte, tout va bien. Je suis plus entamé qu'on peut le penser car j'ai souffert avec ce métier. Mais je peux faire autre chose, parce qu'avant, j'ai fait autre chose. Au cinéma, j'ai souffert du manque de gratitude. Vous faites quelque chose pour quelqu'un, deux mois plus tard, il ne s'en souvient plus. Le balai neuf balaie toujours mieux dans ce métier. Comme tous les acteurs, on est fragile, car on vit sur la demande des autres. On aimerait qu'ils nous aiment. On essaie de se montrer à la hauteur d'une affection possible, mais ce n'est pas le cas. J'ai fait 8 films avec Fechner et d'un coup, il m'a boycotté sans que je ne sache pourquoi. Donc, on souffre et on peut jouer des gens qui souffrent. Moi-même, je suis ému par la souffrance d'un homme à l'écran. Et je n'ai pas honte à le jouer.

La honte pour vous, c'est la presse pipeule?

C'est une attitude. Vous n'êtes pas dans les boîtes de nuit, dans «Voici», dans «Match» - Ah, la fameuse photo avec le gosse dans les bras -, on vous oublie. J'ai entendu Michael Youn répondre à un animateur télé: «Je suis une pute. Les acteurs sont des putes.» Désolé, je ne suis pas une pute. S'il faut embrasser un type sur la bouche à la télé pour être acteur, j'arrête tout de suite. Parce que je les regarde les émissions «pipeule», c'est pour cela que je ne les fais pas (rires). Moi, je veux bien aller dans les villes de province présenter le film dans les cinémas. Je fais 10000 bornes pour chaque film, mais aller chez Ardisson pour qu'il me demande: «A quel âge t'as eu ta première pipe?» Je lui casse une bouteille sur la tête à un type qui me parle comme ça. Si j'y vais et qu'il me parle comme cela, je lui mets mon poing. C'est pour cela que je n'y vais pas. Je ne suis pas un comique de fin de repas. Claude Berri, le producteur, ne comprend pas cela, c'est dommage pour lui.

Vous avez tourné «Les Parrains», qui est aussi le dernier film de Jacques Villeret. Quel souvenir gardez-vous de lui?

Jacques est mort de sa belle mort. Il était alcoolique - ce n'est un secret pour personne - et il en est mort. J'ai vu cette émission où il faisait la promo de «Iznogoud», avec Michael Youn. Jacques Villeret, c'était un acteur populaire français, magique, puissant, phénoménal. C'était un comique sensible avec de la faiblesse, de la déprime. Quand Michael Youn est parti embrasser l'autre sur la bouche, j'ai vu l'oeil de Villeret, et j'ai lu «Je n'ai plus rien à faire ici. Je n'ai plus rien à vendre». Je le connaissais depuis longtemps Jacques, on a souvent travaillé ensemble. On a été heureux pendant ce tournage, mais je le voyais épuisé aussi. Jacques Villeret travaillait tous les jours, Jacques Villeret n'avait pas un jour de repos. Et quand on voit cela, on se dit, mais faites attention à lui. Il n'y avait personne pour lui dire: ce film-là n'est pas utile, repose- toi plutôt. C'était un homme au bout du rouleau. Sa mort ne m'a pas surpris du tout. Il est mort usé.

Quels sont vos projets?

C'est marrant, les gens pensent que j'ai du boulot. Il y a des mecs qui ont trois, quatre contrats d'avance, moi jamais. Quand j'ai terminé un film, c'est la merde. Pas financièrement, je suis très bien payé. Le problème n'est pas là, mais je ne sais pas ce que je vais faire après, et cela a toujours été comme cela. Mais j'ai l'habitude maintenant et le doute est ma ligne de flottaison. De toute façon, le succès c'est rien, l'échec c'est rien, la vie c'est grave et le cinéma, c'est juste une plaisanterie.

© La Libre Belgique 2005