Cinéma

Une fable baroque évocatrice de la violence de la société brésilienne.

Peinant à joindre les deux bouts et à payer le loyer de sa chambre de bonne dans la banlieue de São Paulo, Clara (Isabél Zuaa), jeune infirmière noire, répond à une petite annonce d’Ana (Marjorie Estiano). Enceinte, cette riche héritière habitant un immeuble chic du centre-ville cherche une nounou qui pourra l’aider avec le bébé mais aussi pour le ménage et la cuisine. Entre les deux femmes, la tension est palpable. Pourtant, au fil des jours, elles finissent par se rapprocher, par s’apprivoiser. Jusqu’à ce que Clara surprenne une étrange crise de somnambulisme de sa patronne…

Quelle claque  ! Signé par le duo Juliana Rojas et Marco Dutra (à qui on devait “Travailler fatigue” en 2010), “Les bonnes manières” est une œuvre insaisissable, toujours mouvante. Au début, pas de doute, on est dans un film social brésilien classique : la rencontre entre la riche bourgeoise blanche et la femme de ménage noire pauvre. Mais, rapidement, par des petits détails inattendus (une passion pour la viande, une tension sexuelle exacerbée entre les deux jeunes femmes), le récit se métamorphose, nous plongeant dans d’autres ambiances : d’abord mystérieuse, puis érotique, fantastique et, in fine, carrément gore. Le tout rythmé par une série de chansons qui, à la façon d’un chœur antique, commentent la tragédie qui se joue sous nos yeux.

Si “Les bonnes manières” glisse vers l’horreur, il n’en reprend jamais les codes actuels. Leur film, les deux jeunes cinéastes brésiliens le conçoivent plutôt comme une relecture contemporaine du conte. On en reconnaît les personnages, les topos, tous les éléments-clés, qu’ils investissent d’une profonde dimension psychanalytique (rêves, cauchemars, interdits, pulsions…).

Avec sa mise en scène lyrique, ses décors expressionnistes, ses éléments symbolistes, son réalisme magique, “Les bonnes manières” est un film foncièrement baroque, profondément ancré dans la tradition littéraire sud-américaine.

Rojas et Dutra analysent ici les liens charnels qui se tissent entre mère et son fils, mais aussi notre part d’animalité, réveillée par la violence d’une société brésilienne empreinte d’inégalités criantes (marquées ici par la frontière que constitue le fleuve, qui sépare quartiers riches et pauvres) et de croyances traditionnelles et religieuses. De quoi faire des “Bonnes manières” un grand film polymorphe, mutant qui, malgré quelques longueurs, parvient sans cesse à se réinventer. Et qui révèle le talent explosif de deux jeunes cinéastes à la voix singulière.


© IPM
Scénario&réalisation : Juliana Rojas&Marco Dutra. Photographie : Rui Poças. Musique : Gustavo Guilherme Garbato. Montage : Caetano Gotardo. Avec Isabél Zuaa, Marjorie Estiano, Miguel Lobo, Cida Moreira… 2h15.