Gourmet, président et homme d’honneur

Alain Lorfèvre Publié le - Mis à jour le

Cinéma

Entre le Festival international du film francophone (Fiff) et Olivier Gourmet, c’est peu dire que la relation est intime. C’est à Namur que le comédien reçut son tout premier prix d’interprétation pour un film, avec "La Promesse" des frères Dardenne. Depuis, il n’est pratiquement pas une année sans que son nom soit au générique, au moins, d’un métrage qui y est présenté - ce fut encore le cas pour cette 25e édition avec "Robert Mitchum est mort". Et depuis trois ans, Olivier Gourmet est aussi le président d’honneur du Fiff, un titre qu’il prend à cœur même s’il a ses contraintes : "Cette année, je ne verrai aucun film, nous annonçait-il la semaine dernière. Pendant la semaine, je travaille, et le soir d’ouverture et de clôture, je passe d’une salle à l’autre pour faire les présentations."

En quoi consiste le travail d’un président d’honneur ?

A serrer des mains et à faire des sourires ! Et à représenter le plus dignement la qualité de la programmation du Festival et à l’accompagner autant que possible médiatiquement. Je suis toujours surpris qu’il faille des gens un tant soit peu connus pour éveiller la curiosité générale alors que la programmation et la qualité d’un événement devraient suffire.

Dans le même ordre d’idée, au début des années 2000, votre nom apparaissait au casting de nombreux projets soumis pour une demande d’aide à la Commission de sélection du film de la Communauté française. Comme si c’était un sésame.

Il paraît, oui. Lorsque je l’ai appris, j’étais surpris. Cela se passait à mon insu. Certains projets reprenaient mon nom sans que j’aie donné mon accord ou même été informé. Une année ne m’aurait sans doute pas suffit à tourner tous ces films !

Etes-vous inondé de demandes ?

Inondé, oui, c’est le terme. Là aussi, il y a plus que pour remplir une année si j’acceptais. Je reçois une cinquantaine de scénarios par an. La majorité sont des films français, qui deviennent parfois franco-belge si je m’y retrouve, parce que ça ouvre des passerelles vers des coproductions. Je reçois peu de propositions majoritaires belges - ce qui est sans doute dû au taux de production du marché francophone belge. Peut-être pourrait-on tourner plus de films, si on entrait dans la logique de créer un industrie comme aux Etats-Unis. Mais en Belgique, on privilégie plus la singularité et la diversité de réalisateurs.

On dit pourtant parfois qu’on fait trop de films en Belgique.

Je ne crois pas qu’on en fait trop. On peut vendre les films à l’étranger. Ce qui est vrai, c’est qu’en général, il y a trop de films. Il y a tellement de films qui sortent, que ceux qui ne font pas de bons chiffres en première semaine sont tout de suite poussé dans le dos. Est-ce que cela veut dire qu’on manque de salles ? Je ne sais pas. Peut-être. Mais les spectateurs suivraient-ils s’il y avait plus de salles ? Cela fait aussi partie des sujets dont on débat à Namur, dans les rencontres en marge du Festival.

Vous-même êtes-vous un spectateur régulier ?

Oui. Je vois beaucoup de films. Mais j’avoue ne pas aller beaucoup au cinéma, parce que j’achète beaucoup de DVD, des Blu-ray, même maintenant : je me suis construit un home-cinema avec un écran de 3m sur 1m80, avec un bon son. J’en vois pas mal là-dessus. Parce que lorsque je suis chez moi, pour trouver une bonne salle, je dois aller jusqu’à Liège ou Namur, ce qui n’est pas la porte à côté. Lorsque je ne suis pas en Belgique, sur un tournage, par exemple, je vais tout voir. Même ce que je sais que je n’aimerai pas. C’est intéressant. Parfois, j’ai d’ailleurs de bonne surprise. Je reste ouvert.

Chaque année, à Namur, vous êtes au générique d’un film. Cette année, c’est “Robert Mitchum est mort”, un premier métrage d’Olivier Babinet et Frédéric Kihn. Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce projet ?

Je trouvais le scénario complètement déjanté, sincèrement singulier et original. Quand on le lit, on sent vraiment l’univers des deux personnes qui l’ont écrit. On sent une vraie sincérité. Pas un calcul. Ce qui m’amusait aussi, c’est que le rôle qu’ils me proposaient est un personnage burlesque et comique. Dans les personnages, cela me faisait penser aux frères Coen ou à Jarmush. Quand j’ai lu le scénario, je riais. Et je me disais, quel plaisir de pouvoir interpréter un rôle comme ça ! On ne m’en propose pas beaucoup. De surcroît, il y a une véritable dimension humaine qui est importante pour moi - même si j’ai fait des films plus grand public avec des personnages plus directement caricaturaux.

Pour préparer un rôle, avez-vous besoin d’un maximum d’information ?

Non. En général, quand c’est bien écrit, il n’y a pas besoin d’en demander énormément. Scène après scène, les personnages se définissent. Quand je demande des choses, c’est plus en rapport avec le rythme, l’humeur d’une scène. Mais on a parfois des indications surprenantes. Sur "Vénus Noire" d’Abdellatif Kechiche (1), le personnage me paraissait évident à la lecture. Mais au moment de tourner, Abdel me dit deux choses qui me surprennent. Un : "il est profondément croyant" - alors qu’à mes yeux mon personnage est complètement athée. Deux : "il est profondément amoureux de cette fille". Alors que pour moi, il a des pulsions, peut-être un peu d’affection, mais pas de l’amour. Mais j’ai compris pourquoi il m’a dit ça : les réalisateurs ont parfois peur que les acteurs surjouent et aillent trop dans le sens du personnage tel qu’il est écrit. En l’occurrence, c’est une sombre ordure. Abdel avait sans doute peur que je saute à pieds joints dans un personnage unitairement monstrueux. C’était pour me mettre des barrières. Travail que je fais en général moi-même. Les frères [Dardenne] ne me le diraient pas, parce qu’ils me connaissent. Mais là, c’était notre première collaboration, donc il a sans doute cru nécessaire de me le dire.Maintenant, il m’arrive aussi de préparer des choses en amonts. Pour "Le Fils, il était important que la pratique de la menuiserie de mon personnage se fasse naturellement. J’ai donc pratiqué avant le tournage. Même chose pour un film que je prépare pour l’instant, où je dois interpréter un ministre français. C’est un milieu que je ne connais pas du tout. Comme le film a une volonté de réalité, on essaie que je puisse assister à l’une ou l’autre réunion dans un ministère, afin que je puisse m’imprégner des comportement, du rythme, du physique. Il faut se créer un vécu pour être facilement d’emblée dans la réalité naturelle du personnage, pour ne pas devoir penser tout le temps en jouant à "comment doit être un ministre". C’est pour cette raison que certains réalisateurs comme Bruno Dumont travaillent avec des non acteurs. En ce qui me concerne, je trouve au contraire intéressante la distance créée par les acteurs.

A propos de “Vénus Noire”, vous disiez à notre envoyé spécial au Festival de Venise que la violence du personnage vous avait posé problème. Ce qui peut surprendre, puisque ce n’est qu’un rôle après tout.

Il y a dans le film des scènes très violentes. Mais entre nous, il y avait de la distance. On était comme des enfants qui jouent à être violents. Cela s’était très bien passé. Mais ne connaissant pas mes partenaires, j’avais très peur de blesser, de faire mal - pas au sens physique, mais psychologique. Je redoutais d’atteindre à l’intimité de ma partenaire, Yahima Torres. Je sais par expérience que sur des films avec des gens qui n’ont jamais tourné - ce qui est le cas de Yahima - la distance ou la frontière entre le jeu et la réalité peut s’estomper. Sur "La Promesse" ou "Le Fils", dans des scènes de colère ou de violence, j’ai vu dans le regard de Jérémie [Renier] ou dans celui de Morgan [Marinne] qu’ils avaient peur de moi. Parce qu’ils ne savaient plus si je jouais ou pas. Et ce n’était qu’une violence verbale. Alors dans "Vénus Noire", cela va plus loin : c’est physique, c’est sexuel. Je ne pouvais pas avilir une femme sur le plateau sans être sûr qu’elle maintienne la distance et qu’elle ne se sente pas blessée ou violée. Parce que c’est un viol pour elle, ce film. Il faut connaître les limites de son partenaire. Car je pense que dans tout art, il y a des limites. Et j’ai mes limites comme acteur. Il faut rester sur le fil et ne pas basculer de l’autre côté.

0n pourrait croire que le dispositif de mise en scène dédramatise tout cela.

Oui, mais quand on est dans le registre physique, il y a un vrai danger. Où commence le viol dans une scène où on tripote une jeune femme ? J’avais très peur de la réaction de Yahima lorsqu’elle verrait le film. A Venise, sa sœur, qui était là, fut choquée. Ma femme aussi était choquée : elle a détesté le film, en me disant qu’on avait fait avec elle ce que les personnages avaient fait avec le personnage. Mais je précise que Kechiche, moi et Yahima, on a fait ce film, avec toute l’équipe, dans un esprit bon enfant. Abdel a eu l’intelligence de réunir des gens très pudiques, très respectueux. Je crois qu’on n’a jamais dépassé les limites. Il y a un exemple très connu, c’est celui du "Dernier Tango à Paris" où, a posteriori, Maria Schneider a dit avoir ressenti le film comme un viol. Je sais que certains acteurs - que j’aime - se sont fait virer de tournage parce qu’ils étaient pervers, sciemment ou non. Pour certains, le jeu est naturel. Mais on ne peut pas abaisser une partenaire pour réussir une scène.

(1) Basé sur l’histoire de Saartjie Baartman, alias "la Vénus Hottentote", danseuse exploitée comme un phénomène de foire au XIXe siècle. Le film sortira le 3 novembre.

Alain Lorfèvre

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