Cinéma Quand "71 fragments" rencontre "Amour". Quand le Michael autrichien rencontre le Haneke français.

De nombreux films, la plupart même, conduisent à une scène, LA séquence où le secret est révélé où les deux protagonistes se rencontrent où s’affrontent enfin.

Ce climax dramatique existe dans "Happy End" de Michael Haneke mais on ne le voit pas arriver. Et d’ailleurs, il n’a rien de spectaculaire, juste une conversation très calme, entre un grand-père et sa petite-fille qui échangent leurs secrets. Pourtant le moment est vénéneux, cruel, intense, désarçonnant. Les nuances dans le jeu de Jean-Louis Trintignant rendent ce moment de cinéma réellement extraordinaire, mais aussi l’aplomb déroutant de la petite Fantine Harduin.

Tout le monde se souvient de l’émotion concentrée dans "Amour", le dernier film de Michael Haneke qui avait bouleversé le festival de Cannes en 2012 et puis la planète entière le conduisant jusqu’aux oscars.

On en aurait presque oublié la radicalité des premiers films que le cinéaste - alors 100 % autrichien - présentait à Cannes dans les années 90 : "Le 7e continent", "Benny’s Video", "71 fragments d’une chronologie du hasard". Trois films regroupés sous l’appellation "La trilogie de glaciation".

"Happy End" marque, en quelque sorte, la rencontre de ces deux Haneke, celui de "Amour" et celui de "7I fragments". " Happy End" peut même être regardé comme le verso gelé de "Amour". Ainsi l’auteur reprend le même sujet, les mêmes acteurs principaux - Trintignant et sa "fille" Isabelle Huppert -, dans ce qui, de loin, pourrait apparaître comme une suite, Trintignant étant désormais veuf.

Haneke met en scène son récit de façon conceptuelle en juxtaposant des fragments. Soit une succession de plans fixes d’un téléphone portable, d’une conversation téléphonique, d’une caméra de surveillance montrant un accident sur un chantier, d’une gamine préparant une valise, d’un repas de famille, d’une conversation hot sur Internet.

Ces scènes ne s’enchaînent pas et il revient au spectateur de remplir les ellipses pour qu’elles puissent s’emboîter. Haneke ne lui facilite pas la tâche; il filme à distance, parasite les conversations et, bien sûr, multiplie les hors-champ.

Haneke brosse ainsi le portrait d’une famille de bourgeois de Calais (ce n’est pas un hommage au centenaire de Rodin, c’est plutôt la jungle qui l’inspire). Le grand-père a monté une puissante entreprise de construction qu’il a ensuite confiée à sa fille et celle-ci prépare maintenant la place pour son son fils. Est-ce un cas singulier de déformation professionnelle mais chaque membre de cette famille a un cœur en béton ?

Dès lors, Haneke est l’homme de la situation, pour rendre de façon clinique, l’atmosphère glaciale familiale. Tout le monde est poli mais personne ne fait attention à personne. Aucun amour, aucune haine, aucun sentiment ne circule dans cette maison de maître.

Enfin si, mais Haneke cache l’amour au dernier endroit possible, là ou personne ne penserait le trouver. Dès lors, l’émotion n’est plus bouleversante, elle terrifie, cryogénisant le spectateur sur place.

Au moyen d’une mise en scène au cordeau, Haneke expose formellement ses valeurs : révéler les contradictions de la société, forcer la vigilance du spectateur, créer un malaise.


© IPM
Réalisation, scénario : Michael Haneke. Image : Christian Berger. Avec Isabelle Huppert, Jean-Louis Trintignant, Mathieu Kassovitz, Fantine Harduin… 1 h 48.