Cinéma Entretien

"Les Barons", c’est peut-être arrivé près de chez vous, mais ils reviennent de loin. "Six ans de ma vie", confirme Nabil Ben Yadir. En 2003, atterrissait, en effet, entre les mains des membres de la Commission de sélection du film de la Communauté française, le scénario d’un parfait inconnu. Ce n’était pas encore le film qui sort aujourd’hui sur les écrans, mais Hassan était déjà là, chauffeur de bus pour faire plaisir à papa, mais rêvant d’un autre destin, comme Nabil Ben Yadir. "C’était plus un drame social à l’époque du premier scénario".

Qu’est-ce qui vous a fait changer de registre ?

J’ai été baigné par des films concernant des quartiers populaires, comme "La Haine" de Kassovitz, puis en grandissant avec l’écriture du film, je me suis rendu compte que je développais des sujets plus personnels. J’ai découvert que la comédie me permettait d’en dire plus. Le côté trop communautaire ou social, dans le sens dramatique du terme, a fini par me pomper. Quand je parlais du film, on me disait toujours : " Ah, super, tu fais un film sur l’intégration !" Et moi, je me disais : " Merde !" J’ai voulu prendre le contre-pied. J’ai réalisé que la question que je me posais n’était plus "d’où je viens ?" mais "où vais-je ?". Comme Hassan. Hassan, c’est moi pendant l’écriture du scénario : un mec qui a envie de faire un film. Le film parle de ce désir et de cette vie-là, pas de l’avant.

Dans l’écriture comme dans la forme, il y a une très grande liberté de ton et de forme. Est-elle apparue durant l’écriture ou durant le tournage ?

Beaucoup de choses sont venues durant l’écriture. Je me demandais, par exemple, comment mettre en images un sketch d’Hassan, en mêlant exagération et réalisme. En tant que réalisateur, montrer les fantasmes d’Hassan me permet finalement d’aller où je veux.

D’où vient votre désir de cinéma ?

De ma mère. Ma mère m’a fait grandir avec les films d’Alfred Hitchcock et de Hollywood. C’étaient des films où on ne voyait jamais de scènes osées. Donc, on pouvait regarder ça en famille. Après, il y avait les films de Louis de Funès aussi, les grosses comédies populaires. Contrairement à ce qu’on peut imaginer, un mec comme Louis de Funès nous a fait grandir dans les quartiers.

Mounir reproche à Hassan de vouloir devenir un clown qui va faire rire aux dépens de sa communauté. Cela renvoie-t-il à vos propres questions ?

Tout à fait. Hassan, c’est moi, et Mounir, c’est ce que j’étais. Mounir dit des choses dures. Sa parano a quelque chose de justifié. Mounir veut que les Barons continuent à exister. Montrer les Barons sur scène, c’est leur fin. Raconter ses histoires de potes et ses histoires de quartiers, c’est tabou, ça ne se fait pas.

Tabou que vous brisez avec le film…

Oui, mais j’en fais justement une comédie. Pas un drame. Et puis, je filme le quartier en scope, je le magnifie. Je n’en fais pas un film social, en vidéo, à l’arraché, comme on serait supposés ne pouvoir qu’en faire, avec des amateurs, pas des comédiens. Mais des comédiens, il y en a chez nous, parce qu’on fait aussi du cinéma. Mais le quartier, lui aussi, il a peur de la caméra. Parce que quand la caméra est là, c’est pas pour dire que tout va bien. Rire de nous, c’est un grand pas.

La photo du film donne justement une vision inhabituelle de Bruxelles, mais très belle.

Je voulais mettre Bruxelles en lumière. C’est Danny Elsen qui a fait la photo du film. J’avais vu plusieurs films dont la photographie m’avait bluffé. D’abord, "Le nain rouge" d’Yvan Le Moine, dont le noir et blanc m’avait frappé - Danny l’a fait avant "La Haine". Puis, j’ai vu "Vendredi ou un autre jour", "De Zaak Alzheimer" Quand j’ai réalisé que c’était la même personne qui avait fait ces films, je ne voulais plus travailler qu’avec ce type. Et on s’est superbien entendu. C’est un kif de bosser avec un mec dont tu as apprécié le boulot à l’écran.

Ce que vous montrez, ce sont en partie vos souvenirs ?

Oui. J’ai été chauffeur de bus. Mounir existe. Aziz, aussi. Et des Franck, il y en a plein : ce sont des mecs qui veulent être ce qu’ils ne seront jamais.

L’histoire de la BM, c’est du vécu ?

Ouais, ouais. Moi, j’ai fait partie d’un groupe BM comme ça. La BM, c’est le fantasme, c’est la voiture des quartiers. Mais c’est supercher. Alors, des jeunes ont trouvé la solution qu’on montre dans le film. Ça montre aussi que tout repose sur la confiance : il faut qu’il y en ait un qui endosse l’assurance à son nom, alors qu’il y a huit mecs qui vont partir draguer les filles. Finalement, la voiture reste dans le quartier. C’est un peu idiot : parfois, elle tourne en rond, juste pour vider le réservoir et la laisser au point mort pour le suivant. Mais c’est juste pour frimer : "J’ai une BM, donc, j’ai la meuf." Oui, mais tu n’as la BM que le lundi entre 8h et 19h. Et si c’est le jeudi que t’as congé, t’es pas dans la merde