Cinéma Quand la bonté d’un homme déstabilise notre monde. Un conte, très italien, d’Alice Rohrwacher.

Une ferme enclavée dans un spectaculaire paysage italien. Un homme chante la sérénade à sa fiancée. Quand elle apparaît enfin à la fenêtre, cela veut dire qu’elle accepte le mariage et qu’on peut faire la fête. Chichement.

C’est comme cela depuis toujours car le temps s’est arrêté dans cette exploitation isolée. Totalement isolée même car à l’heure du téléphone portable, les paysans croient toujours appartenir à la Marquise de la Luna qui les exploitent sans vergogne. Comme eux-mêmes exploitent sans vergogne, le jeune Lazzaro.

Jour et nuit, c’est Lazzaro - ici pour transporter la vieille dans ses bras, c’est Lazzaro là-bas pour récolter le tabac. Lazzaro accepte toujours, tout en restant d’humeur égale. Il fait tout ce qu’on lui demande et il croit à tout ce qu’on lui dit. Son regard a la pureté d’un bébé ou d’un animal. Il est la bonté même.

Des serfs ? En Italie, au XXIe siècle, ce n’est pas possible ? Ce n’est pas avec les yeux de la raison qu’il faut regarder Heureux comme Lazzaro, il faut lâcher prise. Il sera toujours temps, ensuite, de décoder une allégorie, d’expliquer une métaphore. En attendant, il faut ouvrir la porte et entrer dans l’univers d’Alice Rohrwacher.

Par certains côtés, il ressemble au nôtre. Il y a des trains, des villes, des voitures, des pâtisseries, des terrains vagues, des laissés-pour-compte, des migrants. Et par d’autres côtés, il n’y ressemble plus du tout. Il est modeste, l’humour y est délicat, certaines personnes vieillissent un peu, d’autres beaucoup et Lazzaro pas du tout.

C’est Lazzaro qui produit ce merveilleux décalage. Non seulement, il est la bonté même, mais il pense que tout le monde est comme lui. Sa candeur, son innocence, sa gentillesse, son mystère déstabilisent la société contemporaine comme François d’Assise déstabilisait la sienne. On y pense d’autant plus que le cinéma d’Alice Rohrwacher s’inscrit dans celui de Rosselini et ses Onze Fioretti, de Miracle à Milan de Vittorio De Sica ou encore de Accattone de Pasolini.

Elle n’est pas encore au niveau de ses pairs, son récit n’évite pas quelques longueurs, mais elle a le talent d’inscrire son film dans une intemporalité, une spiritualité désacralisée où souffle un vent de poésie. Comme lorsque la musique de l’orgue quitte une église pour suivre Lazzaro.

Et qui dit Lazare, pense forcément miracle. En l’occurrence, il s’agit de son interprète Adriano Tardolio, dont la présence singulière confère au film une atmosphère surnaturelle.


© IPM
Réalisation, scénario : Alice Rohrwacher. Avec Adriano Tardiolo, Alba Rohrwacher, Agnese Grazian… 2h07.