Cinéma L’artiste et dissident chinois pointe sa caméra sur la question majeure pour l’Humanité.

Porté par l’importance de son travail artistique, Ai Weiwei a eu droit, dès son premier film, aux honneurs de la Compétition d’un festival majeur. C’était en septembre dernier à la Mostra de Venise, où il présentait "Human Flow", documentaire polymorphe dans lequel l’opposant chinois se met en scène dans ses pérégrinations à travers le monde à la rencontre des réfugiés.

Le film s’ouvre sur une image superbe : la mer Méditerranée, paisible, vue du ciel. Lui répondra, 2h20 plus tard, celle, glaçante, d’une véritable montagne de gilets de sauvetage. Symbole des centaines de milliers de personnes qui, au péril de leur vie - près de 4000 sont mortes en Méditerranée en 2017 -, ont tenté la traversée pour se réchauffer au rêve européen.

Ces images de migrants déshydratés, sous-alimentés, débarqués sur les côtes de Grèce et d’Italie, on les connaît bien. Avec le concours du Haut commissariat aux réfugiés de l’Onu, Ai Weiwei élargit dont le spectre, dépasse ce moment de transition pour voir comment ces migrants poursuivent leur longue marche dans le nord de la Grèce, où ils viennent buter contre le mur de barbelés de la frontière macédonienne, comment ils vivent parqués dans l’ancien aéroport Tempelhof de Berlin, comment ils errent dans les rues de Paris ou se massent dans la jungle de Calais.

L’artiste se fait plus intéressant encore quand il va voir les camps de réfugiés syriens en Turquie et en Irak, un camp palestinien au Liban vieux de… 60 ans. Ou encore le plus grand camp au monde installé au Kenya, où se massent un demi-million de Somaliens, Ethyiopiens, Érythréens… Car si on l’oublie, l’Afrique subsaharienne accueille à elle seule 26 % des réfugiés au monde alors qu’il s’agit de l’une des régions les pauvres du monde.

On regrette qu’Ai Weiwei oublie presque l’Asie. Même s’il évoque rapidement le sort de la minorité musulmane des Rohingyas, persécutée par le gouvernement birman et fuyant vers le Bangladesh ou la Thaïlande… Ou s’il filme l’expulsion de tous les réfugiés afghans du Pakistan vers un pays toujours instable où la plupart n’ont aucune attache…

Nourri de coupures de presse apparaissant à l’écran comme des breaking news au ralenti, d’interviews de responsables du HCR ou d’organisations humanitaires, "Human Flow" dresse un panorama tragique de l’état du monde et de l’humanité. Chaque jour, ce sont ainsi 34500 personnes qui sont obligées de quitter leur maison avec peu d’espoir d’y revenir. On estime en effet que la durée moyenne de vie d’un réfugié hors de chez lui est de 26 ans…

Malgré les intentions louables d’Ai Weiwei avec ce film, le problème est que l’on se demande s’il s’agit vraiment de cinéma, "Human Flow" mêlant des styles de narration très différents qui finissent parfois par se contredire. Quand il choisit des séquences très esthétisantes vues du ciel, on retrouve l’artiste contemporain. Mais le plus souvent, on ne dépasse pas vraiment le côté reportage télévisé. La solution qu’il a trouvée pour se démarquer du documentaire télé - intégrer son propre personnage au récit - est malheureusement plutôt maladroite. Très utilisé, le procédé frise par moments l’indécence, notamment quand Weiwei se met en scène aidant une réfugiée à vomir ou échangeant son passeport chinois avec celui d’un Syrien…


© IPM
Réalisation : Ai Weiwei. Scénario : Chin-Chin Yap, Tim Finch Boris Cheshirkov. Photographie : Murat Bay, Christopher Doyle, Ai Weiwei… Musique : Karsten Fundal. 2 h 20.