Cinéma Raoul Peck permet de (re)découvrir l'oeuvre majeure de ce grand écrivain noir-américain qui met en garde la majorité blanche contre l'apathie et le racisme rampant.

Contemporain de Medgar Evers, Martin Luther King et Malcolm X, l’écrivain James Baldwin a partagé la vie et les combats de ces trois grands leaders noirs qu’il admirait. Relisant et ordonnant les écrits de Baldwin, le cinéaste haïtien Raoul Peck retrace leur parcours et donne à entendre les réflexions qui les ont tous les quatre menés, chacun à sa manière, à se positionner face à la question raciale aux Etats-Unis et sur le terrain de la lutte pour les droits civiques.

S’aidant de multiples et précieuses archives, Raoul Peck reconstitue le livre que le penseur afro-américain n’a jamais achevé : "Remember this house" un récit radical sur la question raciale aux Etats-Unis. Une histoire de peur et de haine mêlée à un profond sentiment de mépris et d’inégalité. Une situation que Raoul Peck traduit en images, en utilisant exclusivement les mots de James Baldwin, portés par la voix puissante de l’Américain Samuel L. Jackson et en français, par la voix éraillée de JoeyStarr.

Le film explore la relation totalement biaisée et irrationnelle que les Etats-Unis entretiennent avec la question raciale. Son récit retrace la naissance et les égarements d’une nation qui feint d’ignorer les composantes non blanches de sa population et qui est prête à user de la force chaque fois que, selon elle, cet état des choses est remis en cause ou est en danger. Mais Raoul Peck ne s’arrête pas là, il porte aussi le fer dans une plaie toujours suintante aujourd’hui alors que les coups de feu ont remplacé les cordes et que les victimes restent (presque) systématiquement noires.

Sens de l’histoire, goût pour les questions politiques et force des images, Raoul Peck (Lumumba, Moloch Tropical, Assistance mortelle) n’a visiblement pas perdu la main. En revisitant les grands discours de James Baldwin et ses participations à des émissions radios ou de télévision, il reconstitue le cheminement de cet intellectuel méconnu qui porta un regard si juste et si pertinent sur la vie et les souffrances de ses contemporains, retraçant les luttes sociales et politiques des Afro-Américains au cours des dernières décennies. En pointant du doigt les violences faites au Noirs, mais aussi l’apathie et l’ignorance criminelles d’une grande partie de la population blanche.

Formé à Paris, où il avait initialement fui l’oppression vécue aux Etats-Unis, James Baldwin y a développé une capacité d’analyse et une précision de langage qui lui seront bien utiles lorsque revenu aux Etats-Unis, il se donnera pour mission de déconstruire le message raciste et réducteur de l’Oncle Sam sur les enfants noirs de sa grande nation.

La force de Baldwin est de ne rien laisser au hasard et de réfuter, pied à pied, mot après mot, chaque image tronquée, chaque mensonge, chaque inexactitude, tous ces petits arrangements avec l’Histoire qui ont pour but de discréditer l’adversaire. A ce petit jeu-là, difficile de prendre Baldwin en défaut. En remontant aux racines de ce mal endémique, Raoul Peck démontre que, des lynchages d’esclaves aux émeutes de Ferguson, rien ou presque n’a changé au pays des libertés bien gardées. Et que cette grande figure intellectuelle des Etats-Unis mérite largement d’être revisitée aujourd’hui.


Primé dans les festivals de Berlin, Toronto, Philadelphie et Chicago, le film "I am not your negro" a été nommé aux Oscars en février dernier. Déjà diffusé en avril sur La Une RTBF et sur Arte, il sort enfin en salles ce mercredi.