Il s’appelle Paul Dano et crève l'écran

Entretien Fernand Denis, envoyé spécial à Deauville Publié le - Mis à jour le

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Cinéma

Chemise bleue, veston gris très "casual", lunettes un peu intello; Paul Dano a l’élégance discrète de celui qui préfère passer inaperçu. C’est sur l’écran que cela se passe. Coup sur coup, en moins d’une semaine, on a pu le voir dans trois films et c’est impressionnant. Car ce visage passe-partout prend sur la toile un relief incroyable, aux antipodes des canons cinématographiques en vigueur. Objectivement, l’homme n’a pas l’étoffe dont on fait les jeunes premiers, mais l’acteur peut tout jouer. Même les jeunes premiers. Ce qu’il fait avec toutes les qualités requises : le charme, la grâce, la légèreté d’un James Stewart du XXIe siècle dans "Ruby Sparks" ("Elle s’appelle Ruby").

Dano c’est un visage, une présence qu’on n’oublie pas. On l’avait aperçu voici une dizaine d’années, ici à Deauville dans "LIE" ("Long Island Expressway"), prix du jury. Il n’était alors qu’un gamin paumé, proie facile pour une sorte de géant terriblement dangereux. Mais c’est sur la banquette arrière du combi VW de la famille de "Little Miss Sunshine" qu’il a définitivement marqué. Il était cet adolescent autiste qui refusait de parler depuis 173 jours et ne communiquait qu’avec des bouts de papier. La révélation sera confirmée quelque mois plus tard avec "There will be blood", chef-d’œuvre de Paul Thomas Anderson. A l’opposé, Paul Dano était cette fois un jeune prédicateur illuminé tenant tête au charismatique Daniel Day-Lewis.

On le retrouve à "Hotel Woodstock" d’Ang Lee, à nouveau dans un combi VW, allongé dans une scène absolument hallucinée. Et le voilà maintenant dans trois films à la fois, avec trois visages distincts et trois compositions aussi opposées qu’époustouflantes. Le festival de Deauville n’a pas raté l’occasion d’honorer cette "rising star", comme il l’avait fait l’an dernier avec Ryan Gosling.

Demain sortira en Belgique, le premier des trois films : "Being Flynn". Dano y incarne un jeune homme travaillant dans un centre pour sans-abri. Un soir, il se retrouve nez à nez avec son père. un clochard haut en couleur incarné par Robert DeNiro. Mercredi suivant, changement de style avec "Ruby Sparks" une comédie romantique et perturbante à la fois. Dano est un écrivain qui voit la créature de son livre, la femme de ses rêves, devenir réalité. Le film est d’autant plus troublant, que l’interprète féminine, Zoé Kazan (que son grand-père emmenait promener "sur les quais"), est effectivement sa compagne ET la scénariste du film réalisé par Jonathan Dayton et Valerie Farris, les auteurs de "Little Miss Sunshine". Pour le troisième, il faudra patienter quelques mois avant de voir "For Ellen" et découvrir Paul Dano en chanteur rock, forcé de revenir dans son bled pour signer les papiers de son divorce. Et abandonner ses droits sur sa fille de 6 ans qu’il ne connaît pas.

De quoi faire de Paul Dano l’acteur de la rentrée avec ces trois films tranchés mais comptant néanmoins un point commun : Dano est à chaque fois un artiste, puisqu’il incarne deux écrivains et un musicien. "C’est vrai. Mais ils sont très différents reconnaît-il, s’empressant d’ajouter un bémol. Le personnage de ‘Being Flynn’ devient un écrivain. Celui de ‘Ruby Sparks’ est un écrivain. Mais c’est vrai, j’aime les artistes. J’ai beaucoup d’amis acteurs, auteurs et aussi musiciens, je joue dans un groupe."

Inspiré d’une histoire vraie, "Being Flynn" frappe par sa dimension documentaire et notamment le fonctionnement au quotidien d’un centre pour SDF. "J’ai été volontaire dans un abri. J’ai aussi travaillé dans un camion de nourriture qui apporte à manger aux gens dans la rue. J’ai été frappé de voir que la plupart des SDF ne sont pas des junkies mais des gens qui ont perdu leur job, ont eu le feu à la maison, et qui se sont retrouvés dans un abri. Ils sont habillés tout à fait normalement, certains vont chercher un job en costume. C’est choquant de voir comment on peut aussi facilement devenir SDF. Je vis à New York. Je vois des SDF tous les jours. Et faire un film comme celui-là vous rappelle que ce sont des êtres humains. Je me souviens quand j’avais cinq ans, il m’est arrivé de pleurer car ça me rendait triste de voir des gens abandonnés dans la rue. Et puis, on apprend à s’endurcir, à ne plus regarder, à ne plus voir. Cette histoire m’a rouvert les yeux. Beaucoup sont des victimes de la malchance."

Imaginez dans ce cadre, la rencontre, débarrassée de tout sentimentalisme, d’un père mytho et raciste et de son fils accro et fragile. "Franchement, ce fut un gros poids à soulever pendant les deux mois de tournage. Je me suis senti très lourd. Et c’est une histoire vraie. Ce qui est étonnant à propos de Nick, mon personnage, c’est qu’il s’est trouvé devant cette situation, devant ce choix : se laisser aller ou se reprendre. Il a arrêté la drogue, il a repris des études et il est devenu un poète à succès. Il vit aujourd’hui de sa poésie, ce qui est sans doute la chose la plus difficile à faire pour gagner sa vie. Clairement, il ne voulait pas finir comme son père. Il a touché le fond dans cet abri et il est remonté. C’est aujourd’hui un ami, son histoire est vraiment inspirante."

Dans "Being Flynn", Paul Dano fait face à un monument, Robert De Niro. Ce n’est pas une première fois, il a déjà donné la réplique à Daniel Day-Lewis, Elliott Gould, Harrison Ford L’occasion d’apprendre au contact de ces grands acteurs ? "Oui, j’essaie toujours d’apprendre, parfois c’est d’un acteur, parfois du metteur en scène. Parfois des petites choses, parfois des choses plus fondamentales. C’est un aspect vraiment agréable de ce métier, on trouve toujours l’occasion de progresser. De Niro, par exemple, est très honnête. Il n’essaie pas d’être bon, d’être juste, d’être parfait. Il essaie d’être."

Il existe plus compliqué ou intimidant que de jouer avec des légendes, c’est d’avoir, pour partenaire, sa compagne dans un rôle qu’elle a écrit sur ses mesures dans "Ruby Sparks" ("Elle s’appelle Ruby"). "Pour moi, sur le plateau, ce n’était pas Zoé et Paul mais Ruby et Calvin. C’était, c’est vrai, un peu bizarre au début mais après, c’était formidable de travailler à deux car on s’aime. L’intention n’était pas de faire un film sur nous, mais quand Zoé a eu l’idée du scénario, on s’est dit au bout d’un moment qu’on pourrait le jouer nous-mêmes. En soi, tous les couples du monde, chacun se dit : ‘Ah, si je pouvais changer cela chez l’autre’. Je pense que si on veut avoir une relation longue et enrichissante, il faut aimer toute la personne. On ne peut pas seulement choisir certains morceaux et en rejeter d’autres. Et Zoé a tiré une comédie de cette réflexion, elle est vraiment douée."

On vous encourage à vérifier par vous-même, dès mercredi prochain.

"Being Flynn" sort le mercredi 5 septembre. "Ruby Sparks", le 12 septembre.

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