In the mood extrêmement orientale

FERNAND DENIS Publié le - Mis à jour le

Cinéma

Noël en décembre, grand prix de l'UCC en janvier; c'est une tradition établie depuis des décennies parmi les critiques de cinéma du pays. Chaque premier samedi de l'an, ils se rassemblent au «Stekerlapatte» à Bruxelles pour déterminer le meilleur film du millésime écoulé et lui attribuer le grand prix.

L'opération se déroule en trois temps. Première étape, chaque critique établit sa liste des 10 meilleurs films de l'année. La deuxième étape découle de la première avec un classement dont on retient les vingt premiers titres. A l'issue d'une discussion qui se tient à la mi-décembre, il ne doit plus en rester que cinq. Troisième étape, le déjeuner du grand prix qui voit chaque film être défendu par un avocat. Après les plaidoiries commencent les tours de votes. A chaque fois, le moins bien classé passe à la trappe. Entre les tours de scrutin, place à la foire d'empoigne cinématographique, pour récupérer les voix s'étant portées sur le dernier long métrage éliminé.

CINQ AVOCATS

Les longs métrages furent donc successivement présentés par un avocat. Suzhou River du Chinois Lou Ye, inspira à Chris Craps (Het Belang van Limburg) un désopilant dialogue renvoyant à «Vertigo». Christian Collin (Grand angle) eut recours à sa femme de ménage - d'origine colombienne - pour révéler le caractère humoristique de La vierge des tueurs de Barbet Schroeder, une dimension qui avait, jusque-là, échappé à l'assemblée. Olivier Guéret (Dernière Heure - Soir magazine) fit une défense épique, parfaitement en phase donc avec Princesse Mononoke, film d'animation du Japonais Hayao Miyazaki. Philippe Manche (Le Soir) distilla les doses d'ironie du film de Sam Mendes American Beauty, qui a électrochoqué les Etats-Unis. Enfin Stefan Eraly (Artsenkrant) déclara que In the mood for love, de Wong Kar-wai, était de taille à se défendre tout seul. Il sortit alors de sa poche un petit magnétophone d'où s'échappait la valse envoûtante de Michael Galasso (en réalité de Umebayashi Shigeru)... Et le film de se projeter instantanément dans la tête de la bonne trentaine de convives.

COLOMBIE CONTRE TAIWAN

American Beauty fut la victime du premier tour, la faute évidemment à ses 5 Oscars, ses 800.000 spectateurs belges; lui donner un prix de plus n'avait guère de sens.

Dès lors, comme le précisa Louis Danvers (Le Vif), la véritable question était: quel film asiatique choisir ? Il y en avait trois, deux chinois et un japonais, sur les cinq sélectionnés, enfin sur les quatre encore en lice.

Mais, surprise, «La vierge des tueurs» du baroudeur Barbet Schroeder», film tourné parfois en cachette à Medellin en Colombie, s'imposa comme challenger, expulsant «Princesse Mononoke» d'abord, «Suzhou river» ensuite.

La discussion prit alors un tour assez vif sur l'interprétation à donner à l'ouvrage. Alors que Philippe Reynaert (RTBF) estimait l'oeuvre plus odieuse qu'osée, Mia Droeshout (VRT) s'attachait à exposer son caractère prophétique. Ce qui inspira à Jean Leirens (La Revue générale) le mot du jour: «Vous n'avez pas découvert la Colombie, mais le Pérou».

L'heure était venue pour les aficionados de Wong Kar-wai de sonner la charge avec un argument de poids, le sens du prix de l'UCC tel qu'il est défini dans les statuts de l'association : couronner un film qui contribue au rayonnement de l'art cinématographique. Voilà qui correspond rigoureusement à «In The Mood for love», du cinéma à l'état pur car cette oeuvre ne peut exister sous une autre forme, ne peut être un livre, du théâtre, une peinture C'est aussi une mise en scène magistrale dans le sens où c'est elle qui transmet les informations, les émotions, les sensations. En effet, le script tient en très peu de mots - la valse hésitation d'un couple formé par la liaison de ses partenaires respectifs - n'empêche pas le film d'être palpitant et bouleversant de bout en bout.

EN SALLE

C'est un envoûtement. C'était bien l'avis d'une majorité de critiques comme le confirma le président de L'UCC, Roel Van Bambost (VRT), en proclamant grand prix 2000: «In the mood for love» de Wong Kar-wai.

Sorti le 8 novembre, le film du cinéaste hongkongais est toujours à l'affiche. Le prix de l'UCC rappelle opportunément la possibilité de voir ce chef-d'oeuvre là où il doit être vu, dans une salle. Ceux qui l'ont vu savent pour toujours ce que signifie «la magie du cinéma». La Maggie aussi.

© La Libre Belgique 2000

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