Cinéma

Jeudi après-midi, la Berlinale s’est ouverte en fanfare avec des chiens animés pas comme les autres!

Jeudi après-midi, lorsque le rideau s’est levé dans la grande salle du Berlinale Palast, la magie Wes Anderson a de nouveau fonctionné. Quatre ans après ouvert la Berlinale avec « The Grand Budapest Hotel », le cinéaste américain avait de nouveau été choisi par Dieter Kosslick pour lancer ce 68e Festival du film de Berlin en mode festif.

Dès le premier plan d’« Isle of Dogs », au cadre strict et fourmillant de détails, impossible de se tromper, on est chez Wes Anderson. Optant pour la technique de l’animation en volume, comme pour son génial « Fantastic Mr Fox » il y a 8 ans, le réalisateur s’offre avec « Isle of Dogs » (« L’île aux chiens ») une nouvelle fantaisie légère comme des bulles de champagne et formellement ébouriffante.

Dans un Japon légèrement futuriste, Kobayashi, maire de la ville de Megasaki, a pris des mesures drastiques pour lutter contre la grippe et la surpopulation canines: tous les chiens ont été exilés au large, sur une île-décharge. Mais son jeune neveu Atari, 12 ans, refuse cet état de fait et se rend sur l’île pour retrouver son chien Spots. Sur place, il est aidé dans ses recherches par Chief, un chien errant, et ses quatre copains à quatre pattes: Boss, King, Duke et Rex…

Et c’est parti pour 100 minutes d’explosion visuelle et sonore, où l’univers si singulier d’Anderson se fond complètement dans l’esthétique nippone. Tandis que côté voix, c’est, comme toujours chez Anderson, un défilé de stars: Bryan Cranston, Bill Murray, Jeff Goldblum, Harvey Keitel, Bob Balaban, Edward Norton, Scarlett Johansson, Greta Gerwig…

Une écriture à quatre

Si « The Fantastic Mr Fox » était l’adaptation d’une histoire de Roald Dahl, « Isle of Dogs » est basé sur un scénario original. Ce que l’on perd en simplicité — le film aura d’ailleurs sans doute un peu de mal à parler aux enfants —, on le gagne en personnalité. Le cinéaste creuse en effet toujours un peu plus ici les thèmes qui lui sont chers, et notamment, comme dans « Moonlight Kingdom », le refus par les enfants du monde injuste et laid que leur imposent les adultes.

Cette histoire de chiens japonais vivant dans une décharge, Anderson l’a imaginée avec trois amis proches: l’acteur Jason Schwarzman (quasiment de tous ses films), le réalisateur Roman Coppola et le Japonais Kunichi Nomura. Jeudi après-midi, à l’issue de la projection de presse, le quatuor avait rendez-vous à l’Académie des Arts de Berlin, à deux pas de la Porte de Brandebourg, pour une conversation à bâtons rompus sur la fabrication d’« Isle of Dogs », dont la genèse remonte à plus de quatre ans.

Après un verre de saké et un concert de percussions japonaises (celles utilisées dans le films) — histoire de se mettre dans l’ambiance —, l’échange pouvait commencer… Anderson soulignant d’emblée l’esprit de convivialité qui a prévalu à l’écriture de cette histoire loufoque. « Jason et Roman sont cousins; il sont donc très à l’aise ensemble. Parfois, ils passaient des heures les jambes de l’un sur l’autre. Cela a vraiment été un processus très détendu. Nous nous sommes beaucoup amusés… »

Des chiens très humains

Si l’univers et le ton sont indubitablement ceux d’un film de Wes Anderson, l’écriture ne fut pourtant pas tout à fait la même. « On n’y a pas vraiment pensé pendant qu’on travaillait mais pourtant, on a écrit des dialogues différents. C’était là, quelque part dans notre tête, on savait que ce que l’on écrivait serait dit par des marionnettes de chiens », explique le cinéaste. « Nos chiens sont des personnes, leurs voix sont celles d’êtres humains, ils pensent comme des personnes… La société dont ils font partie se retourne à un moment contre eux et ils se retrouvent expulsés par un manipulateur populiste qui cherche à les éliminer. Evidemment que là, on ne parle pas seulement de chiens. C’est pour cela aussi qu’on voulait faire le film… »

Sans avoir l’air d’y toucher et tout en restant un divertissement pétillant, « Isle of Dogs » possède une dimension politique que revendique Anderson. « Dans ce film, la politique fait vraiment partie de l’histoire. On avait cette ville et ce personnage à inventer. Là, pour le coup, la politique n’a rien avoir avec le Japon. C’est plus proche du Texas, je dirais… Mais pendant le processus d’écriture, le monde a vraiment changé autour de nous. Et c’est vrai que l’aspect politique nous a paru beaucoup plus essentiel. On en a en tout cas beaucoup parlé dans l’approche de l’histoire… »

Influences japonaises

Si « The grand Budapest Hotel » était imprégné de Thomas Mann et de la littérature de la Mitteleuropa, « Isle of Dogs » est, lui, un hommage revendiqué au Japon et au cinéma d’Akira Kurosawa. « Originellement, le film devait se dérouler dans un futur qu’on aurait pu imaginer dans les années 60, comme si Kurosawa avait tourné un film de science-fiction en 1962 », explique le cinéaste, avouant avoir rapidement renoncé à cette idée.

Si les références aux « Sept Samouraïs », « Ran » ou « Kagemusha » sont bien présentes, ce plutôt les polars urbains du maître nippon qui ont inspiré l’Américain, qui cite notamment « Chien enragé » (1949), « Entre le ciel et l’enfer » (1963) et surtout « L'Ange ivre » (1948). « Ce film parle d’un canal pollué, un peu comme dans « Nuits blanches » de Visconti avec Marcello Mastroianni. Mais tout a été tourné dans des décors de studio; c’est donc une version très poétique. On a toujours gardé en tête l’idée d’être poétique. On ne savait pas très bien ce que cela voulait dire mais on espérait obtenir quelque chose de romantique, de mystérieux… », explique Wes Anderson.

Lequel a également puisé son inspiration visuelle dans les panneaux de bois imprimés nippons, dans les estampes ou dans de vrais bâtiments existants. « On voulait vraiment être juste à propos du Japon en combinant plein de choses. On voulait une forme d’’authenticité, même si c’est une vraie fantaisie… »