Cinéma

Des bonshommes qui débarquent à 54 ans avec un premier film, on en connaît peu. De deux choses l'une: soit ils sont lents à l'ouvrage, soit ils ont fait quelques détours. Stefan Liberski appartient à la deuxième catégorie: ex-cuistot, ex-gardien de nuit, ex-gérant de musée, ex-journaliste, ex- («petit») assistant de Fellini, ex-Snul, écrivain, comique pendu au téléphone («Allô, c'est toi?»), «Twin Flik», Froud (ou Stouf?) et on en passe, fieu. On ne le traitera pas de cumulard -c'est pas le type- mais on a vu plus plan-plan comme carrière.

Tout ça pour en arriver là: faire un film, un long (parce qu'il a aussi trouvé le temps de faire quelques courts) qui surprendra les fans du Stefan Liberski cathodique mais où les connaisseurs du Liberski à la plume (un premier roman, «Beau Fixe», parut en 1985 aux Editions Cistre/l'Age d'Homme, suivi dix ans plus tard de «G.S.Ecrivain tout simplement», chez Albin Michel, et de «Des Tonnes d'Amour» aux Editions Niffle-Cohen en 2000) retrouveront les préoccupations de ce licencié en philo et lettres (hé oui, ça aussi!).

STÉRÉOTYPES

Ce début ressemble à un retour aux sources, celui des «petits boulots de cinéma», de 1979 à 1984, en Italie. «Ce sont mes années de formations», rappelle-t-il quand on souligne la parenté de son film avec le cinéma européen de ces années-là. «Il me semble qu'il y a eu dans les années 60-70 un moment de grande liberté dans le cinéma qu'on a un peu perdu. Je me sens coincé entre deux conformismes, celui du blockbuster et celui du film dit d'auteur, dont la fonction, à mon avis, est de purger la mauvaise conscience du monde riche dans lequel nous évoluons. Je crois franchement qu'il y a là une dérive qui fait qu'on arrive à un cinéma stéréotypé.»

D'où son choix de poser sa caméra dans le monde «des riches». «On se tourne surtout vers les victimes du système et ceux qui souffrent, on fait beaucoup de films autour de ceux qui n'ont pas d'argent mais peu sur les riches. J'ai voulu faire comme Renoir dans «La règle du jeu», en 39, qui a voulu décrire les turpitudes de la grande bourgeoisie et j'ai voulu mettre un regard vers la classe sociale et comment s'est transformée cette grande bourgeoisie de cette époque-là.»

Et de citer sur le blog du tournage (1), de «Bunker Paradise», Charles Melman: «La perversion devient une norme sociale.» «La perversion est à l'oeuvre à la fois dans les rapports conjugaux mais aussi dans les rapports sociaux. La perversion, c'est prendre les gens pour des objets qu'on peut liquider quand on en a plus besoin. L'autre est un objet infiniment remplaçable. Il y a évidemment une dimension de l'humanité qui se perd là et je trouvais intéressant d'éclairer cet aspect-là du monde dans lequel on vit. C'est quelque chose de très récent. Mais, s'empresse-t-il d'ajouter, il n'y a pas de morale. Je montre ce qui est à l'oeuvre, je ne juge pas.»

Au départ, toutefois, le scénario est né de petites anecdotes, entendues ici ou là. Lui qui, avant d'être Snul, exerça aussi divers métiers, a toujours su se nourrir de ce qui l'entoure. «Les sujets surgissent tout à coup. J'ai vraiment l'impression que lorsqu'on me rapporte quelque chose, je suis comme dans un état d'écoute active, comme un psychanalyste. On m'a raconté un jour cette histoire du «jeu de la cloche» et ça a allumé quelque chose en moi et j'ai voulu raconter une histoire autour de ça. Même chose pour l'histoire du jeune garçon au Japon. C'est aussi quelque chose qu'on m'a raconté. C'était quelqu'un de moins jeune, un étudiant occidental, qu'on a retrouvé un jour là-bas, nu, dans une forêt, dans une sorte d'état d'exaltation mystique. Cela m'a fait réfléchir à ce que c'était l'ailleurs et cette envie de se débarrasser des oripeaux de notre culture. Il y a toujours ce besoin d'ailleurs chez nous. Mais ce passage reste ouvert. On m'a déjà donné plein d'interprétations des images de ce garçon. Je ne veux pas donner d'interprétation claire et fermée de cette partie du film.»

On sent à quel point ce projet lui a tenu à coeur. A en croire le blog du film toujours, l'exaltation fut grande durant le tournage. A la fin de celui-ci, au moment de quitter le «Bunker», Stefan Liberski y écrit ce joli constat: «Pendant tous ces jours, il y a eu ici une histoire qui n'a jamais eu lieu.» «Tout ce que j'ai fait jusqu'ici, les courts métrages(2) et les sketches avec Fred Jannin, c'est de l'ordre du croquis, précise-t-il. Le film, c'est une toile de maître avec les glacis et les différentes profondeurs. C'est plus un travail qui s'apparente à la sculpture, à la peinture. Un geste en amène un autre. Cela dépasse la simple écriture du scénario. Sur le tournage, j'ai eu le sentiment qu'il y a eu une histoire très profonde. Et quand on démonte tout, il n'y a plus rien. On sait que cette histoire n'a jamais eu lieu, mais c'est un souvenir qui occupe la même place que n'importe quel souvenir personnel. Ce sont des choses que chacun éprouve mais quand on les fait pour la première fois, on s'en rend vraiment compte pour de bon. On éprouve alors ce petit sentiment de jubilation.»

(1) www.bunkerparadise.be(2) Réédités sur un DVD, «Courts films», chez Boomerang.

© La Libre Belgique 2005