Cinéma

Jim Thompson et le cinéma, c’est "je t’aime, moi non plus". L’un des écrivains le plus noir du roman noir a entretenu une relation d’amour-haine avec Hollywood, où il s’installe dès 1940. La plus célèbre adaptation d’un de ses romans, "The Getaway" ("Guet-Apens"), par Sam Peckinpah, résume cette relation conflictuelle. Jim Thompson avait écrit le roman en 1959. Fin des années 1960, Steve McQueen avait envie de jouer les gangsters. Le producteur David Foster lui proposa ce roman. Peter Bogdanovich, alors figure de proue du "Nouvel Hollywood", fut pressenti pour le réaliser. Thompson devait adapter le scénario lui-même. Mais il restait trop proche des aspects les plus sombres du roman - notamment la violence subie par la femme de Doc. Il fut remplacé par Walter Hill, tandis que Bogdanovich partait réaliser une comédie (" What’s Up Doc"). Peckinpah - qui prit la relève - modifia considérablement le matériau original, éludant la noirceur de l’épilogue.

Toute l’histoire de Thompson et d’Hollywood est jalonnée de désillusions et de déceptions. Après une première tentative de percer comme scénariste, à la fin des années quarante, Thompson fut sollicité par un jeune réalisateur new-yorkais qui appréciait sa capacité à forger des dialogues incisifs ou à imaginer, dans des intrigues digressives, des instants de tensions électrisants. Ce blanc-bec l’engagea pour adapter le roman "Clean Break" de Lionel White. Le film devait s’intituler "The Killing" (1955), et le réalisateur débutant se nommait Stanley Kubrick. Bien qu’ayant travaillé sur l’ensemble du scénario de "The Killing", Thompson ne fut crédité que pour les "dialogues additionnels". Au terme d’une plainte, Thompson obtint la reconnaissance effective de son travail et la garantie d’écrire le scénario du prochain film de Kubrick. Manque de chance : ce fut "Les sentiers de la gloire" (1957), dont le contexte de la Première Guerre mondiale était aux antipodes des univers urbains et modernes de Thompson. Encore une fois, le scénario de Thompson fut retravaillé, à l’instigation de Kubrick, d’abord, de la vedette du film, Kirk Douglas, ensuite. Il faut pourtant croire que son travail n’était pas totalement négligeable, puisqu’on sait que Kubrick et Harris le payèrent pour écrire deux autres scénarios (" Lunatic at large" et "I Stole $16000000") qui ne furent toutefois jamais tournés.

Suivirent d’autres déceptions. Robert Redford engagea à son tour Thompson pour un projet, situé durant la Dépression, qui n’aboutit jamais. Son ami Fuller ne parvint jamais à monter un film adapté d’un de ses romans. Et en 1976, Orson Welles acquit les droits pour adapter "A Hell of a Woman". Mais l’étoile du réalisateur de "Citizen Kane" était aussi pâle auprès des producteurs que celle de l’écrivain alcoolique. A parti du milieu des années 60, Thompson survécut en écrivant quelques scénarios pour la télévision (notamment pour la série "Ironside/L’homme de fer"). En 1975, "The Killer Inside Me" fut adapté une première fois, par Burt Kennedy - une piètre version, édulcorée, qui ne laissa guère de traces dans les mémoires. Deux ans plus tard, Thompson disparaissait.

Comme ce fut, étrangement, souvent le cas dans le domaine du roman noir, Thompson était plus apprécié de son vivant en France. Deux des meilleures adaptations de son œuvre au cinéma sont venues de là : "Série noire" d’Alain Corneau (1979, d’après "A Hell of a Woman/Des cliques et des cloaques"), avec Patrick Dewaere, et "Coup de Torchon" (1981, d’après "Pop. 1280") de Bertrand Tavernier. S’ils transposent le contexte dans la France des années Giscard pour le premier et dans l’Afrique occidentale française pour le second, ces films sont très fidèles à l’esprit et aux personnages de Thompson. Le Tavernier est même considéré par beaucoup comme la plus réussie des adaptations d’un roman de Thompson. Il faudra attendre "The Grifters" ("Les Arnaqueurs", 1990), commande américaine réalisée par, déjà, un Britannique, Stephen Frears, pour voir Hollywood s’intéresser de nouveau à l’œuvre de Thompson. Coïncidence : le scénario fut signé par un autre romancier célèbre, Donald Westlake, lui-même plus prisé par les réalisateurs français (six adaptations) que par ceux de son pays