Cinéma

Il n'y aura pas eu de record battu lors de la troisième cérémonie des Magritte. Le total de six trophées remporté par « Mr Nobody » de Jaco Van Dormael en 2011 n'a pas été dépassé. Mais le résultat n'en est pas moins largement satisfaisant pour « A Perdre la Raison » de Joachim Lafosse, l'oeuvre qui s'impose au terme de la soirée avec quatre Magritte d'importance : montage pour Sophie Vercruysse, meilleur réalisateur, meilleur film et meilleure actrice pour Emilie Dequenne.

La remise du Magritte à celle-ci aura été l'occasion d'un beau petit moment de souvenir cinéphile, puisque la comédienne a retrouvé sur la scène en la personne du maître de cérémonie celui avec lequel elle débuta dans « Rosetta » des frères Dardenne, il y a treize ans : Fabrizio Rongione. A cet égard, Joachim Lafosse, après la cérémonie, a voulu rendre hommage aux deux réalisateurs : « Il n'y a pas une journée où je ne me demande pas ce qu'ils auraient fait. On garde ou on jette ce qu'ils auraient fait. Mais c'est des référents. Je suis très heureux de penser le cinéma avec ce référent-là qui est très fertile. » Boudés l'année dernière avec leur « Gamin au vélo », les frères Dardenne, absent de la cérémonie, pourront se réjouir du Magritte du Meilleur film étranger en coproduction à « L'Exercice de l'Etat » de Pierre Schoeller, qui voit aussi Olivier Gourmet ramener son premier (et très mérité) Magritte du meilleur acteur. Constantin Costa-Gavras, Magritte d'honneur, a également salué les deux réalisateurs, dont la société Les Films du Fleuve a coproduit son film « Le Couperet » ainsi que « Mon Colonel », que le réalisateur français avait produit.

La moisson de « A Perdre la Raison » vient saluer un film qui avait été victime d'un procès d'intention lors de sa mise en production : librement inspiré de l'affaire Lhermitte, « A perdre la raison » avait même fait l'objet d'un procès, avant de séduire la critique lors de sa présentation dans la section Un Certain Regard, à Cannes. Ses producteurs, Jacques-Henri et Olivier Bronckart, peuvent se réjouir : pour la deuxième année consécutive, après « Les Géants » de Bouli Lanners, l'une des productions de leur société Versus arrive en tête des Magritte. Ce qui a permis à Jacques-Henri Bronckart de rebondir sur une déclaration d'Olivier Gourmet, qui a vanté, à propos de « L'Exercice de l'Etat », les producteurs et réalisateurs « qui ont des couilles ». « Avec mes producteurs, j'ai la conviction qu'en Belgique, on va réussir à emmener le public en nombre vers des films complexes et de qualité » soulignait d'ailleurs Joachim Lafosse.

Le grand perdant de la soirée est « Dead Man Talking » de Patrick Ridremont. Sur ses huit nominations, le film ne ramène qu'un Magritte, celui des Meilleurs décors attribué à Alina Santos. Peut-être faut-il y voir une réaction de rejet vis-à-vis d'un outsider, qui plus est financé par un opérateur peu apprécié de tout un pan de la profession ? Mais les voix des votants sont impénétrables... Les deux autres films qui avaient fait moisson de nominations, « 38 Témoins » de Lucas Belvaux et « Mobile Home » de François Pirot, ramènent, pour le premier, le Magritte du meilleur scénario (à Lucas Belvaux), et pour le second ceux du Meilleur espoir féminin (Anne-Pascale Clairembourg) et de la Meilleure musique originale (pour François Petit, Michaël de Zanet, Coyote et Renaud Mayeur).

Parmi les comédiens, outre Emilie Dequenne et Olivier Gourmet, les votants de l'Académie ont récompensé d'autres piliers du cinéma belge : Yolande Moreau, Meilleure actrice dans un second rôle pour « Camille redouble » et Bouli Lanners, Meilleur acteur dans un second rôle pour « De rouille et d'os » - le Liégeois remporte là son troisième Magritte après ceux du Meilleur film et du Meilleur réalisateur l'année dernière pour « Les Géants ». Sans surprise, le formidable David Murgia a reçu le Magritte du Meilleur espoir masculin pour « La tête la première ».

Côté animation, Fabrizio Rongione, roi du stand-up, a assuré avec brio la présentation de la cérémonie deux heures durant. Il avait promis qu'il pratiquerait son humour sans langue de bois, et il a tenu parole. Chacun en a pris pour son grade, notamment lors d'une ouverture de cérémonie où il a mis tout le monde dans sa poche, tapant à gauche, à droite et au centre. A la ministre de la Culture Fadila Laanan : "Il paraît que vous êtes nominée pour le meilleur tweet" - allusion au tweet malheureux de l'intéressée lors de la réduction annoncée du budget de la culture pour le théâtre : "pauvres comédiens"... A Didier Reynders : « Vous êtes ce soir un homme de droite au milieu de gens de gauche ». Même « Monseigneur » le prince Laurent, de marbre durant la plus grande partie de la soirée, a eu droit à sa vanne.

La liste des gagnants:

MEILLEUR FILM: "A perdre la raison" de Joachim Lafosse

MEILLEUR REALISATEUR: Joachim Lafosse pour "A perdre la raison"

MEILLEUR FILM FLAMAND EN COPRODUCTION: "A tout jamais - Tot altijd" de Nic Balthazar (Entre Chien et Loup)

MEILLEUR FILM ETRANGER EN COPRODUCTION: "L'Exercice de l'Etat" de Pierre Schoeller (Les Films du Fleuve)

MEILLEURE ADAPTATION: Lucas Belvaux pour "38 témoins"

MEILLEURE ACTRICE: Emilie Dequenne pour "A perdre la raison"

MEILLEUR ACTEUR: Olivier Gourmet pour "L'Exerice de l'Etat"

MEILLEURE ACTRICE DANS UN SECOND ROLE: Yolande Moreau dans "Camille redouble"

MEILLEUR ACTEUR DANS UN SECOND ROLE: Bouli Lanners dans "De rouille et d'os"

MEILLEUR ESPOIR FEMININ: Anne-Pascale Clairembourg dans "Mobile Home"

MEILLEUR ESPOIR MASCULIN: David Murgia dans "La tête la première"

MEILLEURE IMAGE: Hichame Alaouie pour "L'hiver dernier"

MEILLEUR SON: Julie Brenta et Olivier Hespel pour "L'Exercice de l'Etat"

MEILLEUR MONTAGE: Sophie Vercruysse pour "A perdre la raison"

MEILLEURS DECORS: Alina Santos pour "Dead man talking"

MEILLEURS COSTUMES: Florence Laforge pour "Le grand soir"

MEILLEURE MUSIQUE ORIGINALE: Coyote, Renaud Mayeur, François Petit et Michaël de Zanet pour "Mobile Home"

MEILLEUR COURT METRAGE: "Le cri du homard" de Nicolas Guiot (produit par Ultime Razzia Productions)

MEILLEUR LONG METRAGE DOCUMENTAIRE: "Le thé ou l'électricité" de Jérôme le Maire (produit par Iota Production)