Cinéma Entretien Envoyé spécial à Cannes

Le regard métallisé, les traits fins, très aiguisés, Jodie Foster porte une robe grise comme une cote de mailles d’une guerrière moderne à la force tranquille. D’où sort-elle cette énergie ? De son sac, d’un flacon blanc rempli de gélules. "Désolée, je viens de manger, je prends mes vitamines. Je suis Américaine, on est un peu dingue avec ces trucs-là, mais je peux faire deux choses à la fois." (Rires).

Réalisatrice et actrice notamment dans son dernier film "The Beaver" ("Le Complexe du castor"). "Ce n’était pas forcément une bonne idée. Si, effectivement, l’actrice connaissait bien son rôle, elle était incapable de surprendre la réalisatrice, d’apporter quelque chose de neuf, d’inattendu au personnage."

La surprise, ce fut l’accueil enthousiaste du festival de Cannes pour un film qui a connu une longue histoire et fut mal reçu lors de sa sortie aux Etats-Unis, tant par la presse que par le public.

"La réaction fut incroyable hier. C’est, je le sais, un moment de ma vie que je n’oublierai jamais. Je ne m’y attendais vraiment pas. Ça fait près de trois ans que je travaille intensément à ce film. Il a traversé beaucoup d’épreuves : difficile à financer, difficile à scénariser, car il contient beaucoup d’éléments personnels, difficile à caster, difficile à sortir. J’ai cru un moment qu’il ne sortirait jamais en salles, car pour le public américain, il n’est pas clairement labellisé. Ce n’est pas une comédie, mais on rit. Ce n’est pas un mélodrame, mais cela concerne la famille. Après la réaction d’hier, je sens qu’il sera beaucoup mieux apprécié en Europe. Terminer ce film a été pour moi une satisfaction immense, c’est le film que je voulais, on ne pourra pas me l’enlever. Je fais des films, car je les aime, pas avec l’œil sur le box-office."

Pourtant, Jodie Foster ne réalise pas beaucoup, c’est son troisième film en 20 ans. Elle n’avait plus rien mis en scène depuis "Week-end en famille" en 96. Il est vrai que plusieurs projets avaient capoté dont l’un à propos de Leni Riefenstahl.

"La dépression est un sujet fascinant. J’y ai été confrontée. Le film explore le sujet et ses conséquences sur la vie d’une famille. Il s’agit d’une véritable dépression, d’une dépression chimique, pas d’une dépression consécutive à un choc émotionnel, un chagrin, par exemple. C’est un problème médical réel. Walter, le personnage, a besoin d’une thérapie, de médicaments, de temps. On ne peut pas le guérir avec un peu de yoga. Il doit essayer de se comprendre lui-même de l’intérieur, de se reconnecter avec lui-même pour pouvoir le faire avec les autres, et ne plus être seul."

Pour s’en sortir, Walter invente lui-même sa thérapie, en se laissant commander par la marionnette d’un castor enfilée en permanence à son bras. Une marionnette sur le bras d’un acteur dans un film mis en scène par une comédienne, on ne peut manquer d’y voir une métaphore de la dimension schizophrène du métier.

"Je ne pense pas que le mot schizophrène est exact, car jouer, c’est à la fois s’exposer soi-même, s’explorer soi-même, tout en étant quelqu’un d’autre. Schizophrène, c’est différent, c’est avoir deux personnalités. La marionnette est l’outil de survie qui permet à Walter de traverser sa crise spirituelle, de retrouver le chemin de sa vitalité, de sa créativité. Walter se sent condamner à mourir ou à vivre. Uu moment, il doit faire son choix, il découvre cette marionnette, c’est comme une troisième voie pour lui. Nous avons tous des outils qui nous aident dans la vie. Moi, je fais des films, c’est peut-être mon outil. J’affronte mes sentiments, mes émotions en faisant des films. J’essaie d’aborder, à travers chaque personnage, chaque point de vue possible, les questions que je rumine. C’est un processus à moitié intellectuel, à moitie émotionnel à travers lequel j’essaie de comprendre pourquoi certaines choses m’affectent tellement dans la vie."

Walter est incarné par Mel Gibson qui a disparu des écrans pour vivre à sa manière un crise existentielle qui lui vaut les gros titres de la presse pipeule. Jodie Foster et Mel Gibson sont amis de longue date, depuis le tournage de "Maverick". Au-delà d’un travail technique de ventriloque saisissant, Mel Gibson livre dans "The Beaver" une interprétation magistrale, drôle et bouleversante, le rôle de sa vie.

"Je ne lui ai pas proposé le rôle par amitié, mais parce qu’un réalisateur cherche l’acteur qui correspond le mieux au personnage. Pour moi, c’était Mel. Un acteur comique aurait tiré le film vers la comédie. Mel a très bien compris le personnage. Et il a accepté de s’exposer de façon aussi ouverte que profonde, de jouer quelque chose qu’il connaît très bien : la lutte intérieure. Walter veut changer, se transformer lui-même, ne plus être ce qu’il est. Mel a compris mieux que quiconque le côté absurde du procédé et la souffrance du personnage. Je pense qu’il est allé chercher au fond de lui les émotions les plus intimes, les plus authentiques, tout en gardant sa légèreté, son humour. Tourner ce film a été important pour lui. On réfléchit toujours beaucoup au personnage qu’on va interpréter. Pendant plusieurs mois, on s’examine de l’intérieur et cela peut, bien sûr, avoir un côté thérapeutique. Il donne son cœur dans ce film."

Comme en témoignait la "Une" d’une récente "Libre Culture", ce n’était pas la première venue à Cannes de Jodie Foster. Voici 35 ans, elle était présente à la projection de "Taxi Driver" (1), la Palme d’or de Scorsese avec Robert DeNiro.

""Taxi Driver" est un grand moment de ma vie. J’avais douze ans, j’avais déjà tourné neuf films, pas mal travaillé pour la télé, mais je n’avais pas encore compris ce que voulait dire "mettre en scène". Avant "Taxi Driver", je trouvais ce que c’était un boulot stupide. Ce n’est qu’en voyant travailler Scorsese et Robert DeNiro, que j’ai ressenti la profondeur de l’engagement personnel de l’un et de l’autre. Avant "Taxi Driver", je faisais ce qu’on me demandait, je disais mes lignes, mais je ne m’embarrassais pas de mon personnage. Tout a changé après."

(1) Vient de sortir en Blu-ray chez Sony (LLC du 11 mai).