Cinéma

John Lasseter, réalisateur des trilogies “Toy Story” et “Cars” et cofondateur de Pixar, ne reprendra pas son poste au sein du studio et de sa maison-mère Disney, après sa mise en congé fin novembre. Six semaines après le déclenchement de l’affaire Weinstein, John Lasseter, avait fait l’objet de plaintes pour comportements déplacés, notamment pour des “étreintes prolongées” avec certaines collaboratrices et des “commentaires déplacés sur le physique”, selon une enquête du magazine “The Hollywood Reporter” publié en novembre.

Le groupe Disney a annoncé vendredi que John Lasseter ne reprendrait pas son poste de directeur artistique de Pixar Animation Studios et de Walt Disney Animation Studios. Il exercera un rôle de “consultant” jusqu’à la fin de l’année.

La fin d’une carrière majeure

A 61 ans, cette décision pourrait marquer la fin de la carrière de cette figure majeure de l’animation mondiale des trente-cinq dernières années. Avec Ed Catmull, l’autre cofondateur de Pixar en 1986, John Lasseter a été le pionnier et le promoteur de l’animation en images de synthèse. Il en a signé les premiers courts métrages (“Les Aventures d’André et Wally B.” en 1984, “Luxo Jr.” en 1986…) et longs métrages (“Toy Story” en 1995). Au sein de Pixar, John Lasseter a réalisé cinq longs métrages (les trois “Toy Story” et les deux premiers “Cars”) et produit ou co-produit la totalité des films du studio ainsi que ceux produits par Walt Disney Animation depuis 2009.

Dans son communiqué, Robert Iger, le PDG du groupe Disney, n’a pas évoqué directement les raisons du départ de John Lasseter. Il a préféré rappeler combien il a “réinventé l’animation” et démontré un art du récit avec des “histoires majeures qui resteront éternelles”. Il a aussi souligné – à juste titre – que John Lasseter laisser derrière lui une équipe d’artistes et de réalisateurs majeurs, qu’il avait constituée au fil des ans.

La direction de Disney n’a pas annoncé qui remplacera John Lasseter. Selon le “New York Times”, Jennifer Lee, réalisatrice de “Frozen”, pourrait reprendre sa place chez Disney tandis que Pete Docter, un des réalisateurs historiques de Pixar de films (“Monsters et Cie”, “Là-haut” ou “Vice&Versa”), devrait accéder à de nouvelles responsabilités au sein du studio.

Un schisme dans le studio

Cette annonce survient à deux semaines de la sortie mondiale, le 20 juin, de “Les Indestructibles  2” de Brad Bird, dernière production Pixar/Disney en date. John Lasseter y est encore crédité au générique comme “co-producteur exécutif”. Durant la première des “Indestructibles 2”, alors que les applaudissements accompagnent généralement les noms des employés du studio qui apparaissent au générique, celui de John Lasseter a suscité plus de fraîcheur dans la salle, rapporte la presse américaine.

Si les accusations portées à l’encontre de John Lasseter n’ont pas la gravité des faits reprochés à Harvey Weinstein, elles ont néanmoins provoqué un schisme au sein de Pixar selon la presse américaine. Aux yeux de certains, rapporte le “New York Times”, il serait une victime collatérale du mouvement engendré par l’affaire Weinstein.

Plusieurs femmes, travaillant ou ayant travaillé pour Pixar, ont dénoncé un relent de culture machiste et une inégalité de traitement des femmes et des minorités que le producteur et âme artistique du studio n’avait pas enrayé et, selon certaines sources des médias américains, aurait contribué à entretenir par son attitude. Mais son aura artistique demeurait intacte.

Certains redoutent que sa mise à l’écart porte préjudice au studio et entraîne une chute du cours des actions Pixar et Disney – ce qui explique sans doute que l’annonce soit survenue à la veille d’un week-end afin d’en atténuer l’impact.

Portrait

Sa tête ronde, son sourire jovial, son tempérament chaleureux et ses chemises hawaïennes illustrées des personnages vedettes des films qu'il produisait font partie de la légende de Pixar. Alliant depuis près de trois décennies le talent créatif avec un sens inné de la production et une capacité visionnaire qu'on n'avait plus vu depuis Walt Disney, John Lasseter incarnait le meilleur de l'animation américaine - aux antipodes des faits qui ont provoqué sa destitution. Il n'est, sans doute, au monde guère d'enfant qui n'a jamais vu sur un écran, un t-shirt, un cartable ou une affiche un des personnages de "Toy Story" ou de "Cars", les deux sagas qu'il a porté à l'écran.

Né à Hollywood en 1957 d'une mère professeur de dessin et d'un père concessionnaire de la marque Chevrolet, John Lasseter étudia à CalArts, prestigieuse haute école d'art et de technologie créée par Walt Disney. Il fut de la même promotion que les futurs réalisateurs Tim Burton et Brad Bird (qui réalisera chez Pixar "Les Indestructibles" et "Ratatouille").

Il fait ses débuts chez Disney en 1979 - avec son ami Tim Burton. En 1981, il travaille sur "Tron", premier film utilisant des effets numériques. C'est lors de la production qu'il comprend le potentiel de l'animation par ordinateur. Contestant le conservatisme qui règne alors dans les studios Disney, John Lasseter est licencié en 1983. Il rencontre Ed Catmull, qui a réalisé en 1974 le premier court métrage en imagerie numérique et qui a créé pour le compte de George Lucas le département de recherches Lucasfilm Computer Graphics Group au sein du studio d'effets spéciaux Industrial Light & Magic, alors à la pointe du secteur.

Lasseter va y développer avec des ingénieurs les premiers programmes d'animation en images de synthèse. Pour les expérimenter - et démontrer au marché leur potentiel - il réalise des courts métrages d'animation. Le premier d'entre eux, "Les Aventures d'André et Wally B." (1984) fera sensation.

En 1986, George Lucas revend cette division à Steve Jobs, qui la rebaptise Pixar Animation Studios. Catmull et Lasseter persuadent le patron d'Apple que l'avenir du cinéma d'animation passe par les images de synthèse. Devenu directeur artistique de Pixar, John Lasseter s'attèle à la réalisation de son premier long-métrage en 1991, "Toy Story" qui sort en 1995. Le film est un succès mondial et propulse Pixar à l'avant-garde du cinéma d'animation mondial.

Depuis, il a réalisé cinq longs métrages parmi les plus fructueux (les trois "Toy Story" et les deux "Cars"). John Lasseter a remporté deux oscars - l'un pour la réalisation du pionnier court métrage en animation de synthèse "Tin Toy" (1989) et l'autre, comme contribution spéciale pour "Toy Story" (1996), premier long métrage en animation de synthèse (à une époque où il n'existait pas encore d'Oscar pour les films d'animation). John Lasseter demeurait jusqu'ici l'âme artistique de Pixar. Il avait aussi repris la direction artistique du studio d'animation de Walt Disney lors du rachat de Pixar par la le groupe en 2006.